Le Barbier de Séville à Bastille ; pétillant millésime 2026

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Au fil des années, l'impératif de remplissage de l'Opéra Bastille se heurte toujours en septembre et en juillet à un public parisien peu enclin à aller à l'opéra. En résulte une tendance croissante à programmer les blockbusters de la Boutique en période de vache maigre pour garantir la jauge.

Il faut dire que la mise en scène dans un Séville version Movida de Damiano Michieletto n'a rien perdu de sa sémillance et continue d'offrir un joyeux fourmillement autour des élucubrations des protagonistes. Ces derniers trouvent d'ailleurs dans la fosse un soutien de taille en la personne de Jader Bignamini. La gestique est fluide et permet, dès l'introduction, de sculpter des attaques de cordes tout en finesse. Ayant débuté en décembre 2022 dans cette fosse, le maestro fête donc ses noces de cire avec l'orchestre et réussit à laisser respirer la phalange tout en conservant une attention particulière vis-à-vis du plateau.

Ce dernier se distingue ce soir par une conception pour le moins libérale des temps, l'accent étant particulièrement mis avec cette distribution sur les aspects comiques, quitte à flirter avec le pantomime. Au panthéon des truculents, supplément guitariste, figure ainsi en bonne place le Figaro de Huw Montague Rendall. La projection est très bonne dès les premières notes hors plateau et la présence scénique qui s'ensuit est incontestable. On note cependant une tendance à légèrement précéder les tempi du chef ainsi qu'une articulation certes solide mais ébranlée par la mitraille verbeuse de la fin du « Largo al factotum ».

Lorin Maazel au fil du temps

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Lorin Maazel : The Complete Warner Edition. Œuvres de Bruckner, Brahms, Tchaïkovski, Prokofiev, Dvořák, Debussy, Moussorgski, Richard Strauss, Ravel, Bartók, John Adams, Verdi, Bizet et Massenet. Sviatoslav Richter, Emil Gilels, Jean-Philippe Collard (piano) ; Frank Peter Zimmermann (violon) ; Beverly Sills, Katia Ricciarelli, Julia Migenes, Plácido Domingo, Sherrill Milnes, Justino Díaz, Ruggero Raimondi, Nicolai Gedda (chant). Philharmonia Orchestra, New Philharmonia Orchestra, Berliner Philharmoniker, Orchestre de Paris, London Symphony Orchestra, Orchestre National de France, Orchestra del Teatro alla Scala et New York Philharmonic, direction Lorin Maazel. Enregistrements 1962-2002. Notice en anglais. 18 CD. Warner Classics 2685492780.

A l’Opéra de Lausanne, une fascinante Mireille en ouverture de saison

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Pour ouvrir sa troisième saison à l’Opéra de Lausanne, Claude Cortese, son directeur, a la judicieuse idée de choisir Mireille, le chef-d’œuvre trop peu prisé de Charles Gounod, dont la création au Théâtre-Lyrique de Paris le 19 mars 1864 fut un échec retentissant.

Comme les deux années précédentes, la mise en scène en est confiée à Bruno Ravella qui avait connu le succès avec ses productions de Guillaume Tell et de Don Quichotte. Dans la Note d’intention du programme, celui-ci écrit : « Dans Mireille, la Provence façonne ceux qui l’habitent, leur travail, leurs rites, leurs croyances et leur imaginaire. Pour évoquer cet univers sans en faire une carte postale, ma scénographe, Barbara de Limburg, a très vite trouvé notre langage visuel dans le tissage. Le tissage et la vannerie appartiennent naturellement à l’œuvre, Vincent étant lui-même vannier, mais ils permettent aussi de transformer des images familières en quelque chose de plus élémentaire ». Dès le lever de rideau, le regard se porte sur un gigantesque soleil en paille surplombant trois paniers de magnanarelles tout aussi démesurés, laissant s’écouler les cueilleuses de ver à soie suivies par les moissonneurs habillés simplement comme des ouvriers par Gabrielle Dalton. De leur rang se dégage un Vincent, de noir vêtu, coiffant casquette de débardeur, qui s’approche de Mireille, toute de blanc parée, rehaussant son corsage d’une flanelle parsemée de fleurs. Ourrias, l’éleveur de taureaux, porte velours noir et hampe d’hast, alors que Maître Ramon se singularise par son costume de riche métayer face à un Maître Ambroise qui se veut digne dans sa condition précaire de vannier. La pseudo sorcière Taven devient ici l’une de ces femmes roms de Camargue qui s’enveloppera d’une aura mystérieuse dans la scène du Val d’Enfer dont l’accès est obstrué par un entrelacs de branches gigantesques. Les lumières de François Thouret produisent un effet saisissant dans le tableau des abords du Rhône où apparaissent les Trèves voilées précédant la barque de ce Passeur aussi sinistre que le nocher des Enfers. Un simple portique évoque tant le Mas des Micocouliers dominé par un mannequin en paille de Saint Jean que l’entrée de l’Eglise des Saintes-Maries-de-la-Mer que réussira à atteindre une Mireille à demi morte. Sous un soleil aux dimensions impressionnantes, le désert de la Crau préfigure le dénouement où la malheureuse est attirée par cette aveuglante lumière de l’au-delà qui lui permettra de trouver le repos éternel. En résumé, du grand art dans cette mise en scène qui va à l’essentiel en bannissant tout pittoresque de pacotille.

Moments suspendus à l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg. 

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En ce début de mois d’octobre, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg et leur chef Aziz Shokhakimov nous ont proposé un concert tout en textures et douces couleurs. Consacrée aux toutes dernières années du 19ème siècle, cette soirée fut l’occasion d’entendre des œuvres de Claude Debussy, Richard Strauss et Gustav Mahler. 

Accompagnés par les dames du Chœur Philharmonique de Strasbourg et leur cheffe de chœur Catherine Bolzinger, les musiciens strasbourgeois nous ont tout d’abord interprété les Nocturnes de Claude Debussy. Composés entre 1897 et 1899, ils s’inspirent d’une série de tableaux du peintre anglais Whistler. Dès la première partie, Nuages, l’interprétation de l’orchestre frappe par sa précision, sa texture soyeuse et sa clarté. Chaque intervention nous emmène plus profondément dans ce tableau dépeint par le compositeur français. La harpe, mise à l’honneur dans tout le répertoire du soir, une fois n’est pas coutume, se fond dans le son de la flûte lors de leur duo envoûtant, tandis que le son sourd de l’orage mourant est parfaitement rendu par les timbales. La deuxième partie, Fêtes, continue sur cette lancée. Les couleurs de l'orchestre se déploient l’une après l’autre, sublimant chaque notes de cette pièce. Pour clôturer ce triptyque, nous avons pu entendre Sirènes, avec les dames du chœur strasbourgeois. Parfois légèrement trop en dehors du son de l’orchestre, les chanteuses ont ensuite entièrement fusionné avec les musiciens, leurs voix se mêlant aux instruments et créant un univers chimérique captivant. 

Une tragédie tranquillisée

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Voilà un titre dont il convient d’expliciter le paradoxe à propos du Roméo et Juliette de Charles Gounod actuellement représenté à La Monnaie.

Tragédie il y a, celle de ces deux jeunes gens dont on ne cesse de reprendre ou de décliner la terrible histoire. Leurs familles se haïssent, ils s’aiment, ils en mourront. Avec évidemment quelques-unes de ces péripéties et de ces coups du sort nécessaires au drame. Roméo tue Tybalt qui a tué son ami Mercutio ; il croit Juliette morte et se tue ; elle le rejoint dans la mort. C’est évidemment Shakespeare qui a porté la tragédie en son plus haut degré d’incandescence. Quelle exacerbation des passions, quelle poésie des dialogues amoureux, quelle fatalité exaltée !

Cette terrible tragédie, Charles Gounod l’a reprise, mais il l’a, pour moi, tranquillisée, il en a fait un ravissant objet musical. Ah ! comme elle est belle cette musique, comme ils sont beaux ces airs, comme il chante l’orchestre dans les délicatesses de l’orchestration. Mais manquent l’âpreté, l’urgence, la violence. On est séduits, on n’est pas interpellés, on n’est pas bouleversés.

Cette partition, Valentina Peleggi l’a servie au mieux, et – je pouvais la voir diriger - de façon très concentrée, très sérieuse, sans grandes démonstrations, à l’image de la représentation.

Cette terrible tragédie, Julia Burbach l’a, elle aussi, tranquillisée, dans sa mise en scène. Contrairement à ce que nous vivons plus que régulièrement à La Monnaie, rien dans cette mise en scène ne vient nous surprendre, nous interloquer, nous choquer, nous laisser perplexes. Non, dans un grand décor abstrait de Cécile Trémolières (un monticule blanc et des espèces de colonnes et portiques transparents qui descendent des cintres – mais pourquoi le plan d’eau ?), Julia Burbach fait se succéder des tableaux animés ou en arrêts sur image. C’est très beau, d’autant plus que les costumes (eux aussi de Cécile Trémolières) sont magnifiques. Mais cela reste très statique. Avec ce moment de grâce d’une Juliette suspendue dans les airs lors de la fameuse « scène du balcon ».

Riccardo Chailly dans des "Roméo et Juliette" plus maîtrisés qu’émouvants, avec l’Orchestre de Paris

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Pour son retour à la tête de l’Orchestre de Paris, qu’il n’avait plus dirigé depuis 2020, Riccardo Chailly avait choisi un programme, présenté chronologiquement, inspiré par le drame de Shakespeare Roméo et Juliette, soit dans la lettre, explicitement (Tchaïkovski et Prokofiev) ou implicitement (Bernstein), soit dans l’esprit (Barber).

Pour commencer, l’Ouverture-fantaisie de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Composée principalement en 1869, c’est la première des œuvres inspirées par des pièces de Shakespeare au compositeur, qui y reviendra plusieurs fois, En effet, les deux artistes, malgré les trois siècles qui les séparent, partagent de nombreuses préoccupations, parmi lesquelles les destins contrariés et les amours impossibles tels qu’on les trouve dans Roméo et Juliette.

Dans la première partie, introductive, Riccardo Chailly cherche à dégager des atmosphères davantage qu’à exprimer des émotions. Quant à la partie principale, elle frappe par sa belle énergie conquérante. L’équilibre de l’Orchestre de Paris est meilleur que celui de la Scala, l’année dernière, dans la même salle et avec le même chef : les cordes sont puissantes, les bois incisifs, les cuivres disciplinés et les percussions contenues. Dans cette vision outrageusement romantique qu’avait ce compositeur de cette pièce, l’interprète n’en rajoute pas dans la séduction, mais fait preuve de raffinement. La fin tragique est écrasante.

David Kadouch en récital : la beauté du chant et la puissance de l'émotion

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David Kadouch
Photo: Marco Borggreve

L'OPMC invite pour la première fois David Kadouch en récital. Le pianiste consacre cette soirée à des pages majeures du répertoire, dans un programme où le lyrisme romantique côtoie les raffinements des musiques française et russe et les accents de la musique américaine.

Les trois Nocturnes op. 9 de Chopin, qui ouvrent le récital, sont empreints de lyrisme, d'élégance et d'une forte charge affective. David Kadouch possède un toucher d'une grande finesse. Son interprétation, très expressive, traduit l'émotion avec justesse.

Peu d'œuvres expriment le sentiment d'un déchirement amoureux avec autant de profondeur que la Ballade n° 4 de Chopin. Kadouch emporte l'adhésion du public. La qualité du jeu, la délicatesse du toucher et une émotion livrée sans apprêt s'y conjuguent avec force.

Kadouch referme la première partie avec les Réminiscences de Lucia di Lammermoor de Liszt, d'après l'opéra de Donizetti. Liszt compte parmi les artisans de la technique pianistique moderne et du récital tel qu'on le connaît aujourd'hui. Avec lui, le piano acquiert une dimension orchestrale et déploie une palette sonore et expressive jusque-là inédite.

Les chorals de J.M. Bach rendus à leur vocation liturgique, à l’église Saint-Loup de Namur

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Ein Orgelbüchlein… Johann Michael Bach (1648-1694) : intégrale des chorals. Nun komm, der Heiden Heiland ; Meine Seele erhebt den Herren ; Herr Christ, der einig Gottes Sohn ; Nun freut euch, lieben Christen gemein ; Gott hat das Evangelium ; Gelobet seist du, Jesu Christ ; In dulci Jubilo ; Jesu Christus, unser Heiland, der den Tod überwand ; O Herre Gott, Vater in Ewigkeit ; Der du bist drei in Einigkeit ; Allein Gott in der Höh sei Ehr ; Mag ich Unglück nicht widerstahn ; Dies sind die heiligen zehn Gebot ; Auf meinen lieben Gott ; Nun lasst uns Gott dem Herren ; Kommt her zu mir, spricht Gottes Sohn ; Der Herr ist mein getreuer Hirt ; Warum betrübst du dich, mein Herz ; Von Gott will ich nicht lassen ; Es spricht der Unweisen Mund wohl ; Wo Gott der Herr nicht bei uns hält ; Wen mein Stündlein vorhanden ist ; In dich hab ich gehoffet, Herr ; Wenn wir in höchsten Nöten sein ; Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ. Cindy Castillo, orgue Thomas de l’église Saint-Loup de Namur. Livret en anglais, français, allemand, avec mention des registrations. Juin 2024. 76’21’’. Ricercar RIC 491

Gaudeamus, festival des alternatives indisciplinées

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Je suis une envie de dépaysement avant de revenir à la ville étudiante du Gaudeamus Festival et passe deux jours à Enschede, pas si près que ça d‘Utrecht, destination choisie sans but précis, dont le nom, une fois sur place, semble étrangement familier, sans que je ne me l’explique jusqu’au moment où resurgissent dans ma mémoire les images télévisées du « désastre des feux d'artifice », incendie d’un entrepôt qui, en mai 2000, brûle plusieurs quartiers, détruit (au moins partiellement) 1500 maisons, blesse près de 1000 personnes et en tue 23 – randonnée et découverte de la ville sont mes intentions, pas le tourisme catastrophe. Arrivé à Utrecht (des vélos, des vélos) un jour de grève des transports en commun, je me gare inhabituellement près du TivoliVredenburg, point d’ancrage de la 81ème édition d’un événement destiné aux « oreilles curieuses » et rejoins la salle Hertz pour un premier concert en lointain écho au passé colonial des Pays-Bas.

Mercredi : émergence d’un nominé

Peni Candra Rini, chanteuse sindhen (c’est ainsi qu’on nomme un soliste indonésien accompagné traditionnellement d’un orchestre gamelan) et compositrice contemporaine attachée aux racines javanaises qu’elle relie aux sonorités expérimentales modernes, poursuit sa collaboration avec l’ethnomusicologue américain Andy McGraw de l’Université de Richmond (elle y est en résidence), concrétisée en 2024 par l’album Wani : The Wheel, co-commandé par Gaudeamus et le New European Ensemble (un collectif de musiciens hollandais qui développe des collaborations dépassant le cadre musical – avec Edward Snowden, Amnesty International, The International Criminal Court and War Child), séduisant comme une divinité nue, se calque sur le macapat javanais, forme traditionnelle de poésie chantée, aux règles strictes, dont les onze formes principales parcourent les différentes étapes de la vie humaine, du maskumambang (l'âme dans le ventre de la mère) au pucung (le corps enveloppé dans son linceul), en passant par le sinom (la jeunesse, la floraison) ou le pangkur (le détachement des passions). Chaque forme du macapat possède son mètre et son sens et l’art de Peni Candra Rini est dans la souplesse de son chant, chatoyant, qui préserve mots et sens poétique, qui lie de façon troublante voix, corps et rites de la vie.