David Munrow : la redécouverte d’un moment essentiel de l’interprétation de la musique ancienne

par

The Art of David Munrow – Complete Warner Edition. The Art of David Munrow ; The Pleasures of the Royal Courts ; Susato, Morley : danses ; Henry VIII and his Six Wives ; Music for Ferdinand and Isabella of Spain ; The Art of Courtly Love ; Bach : concertos ; Renaissance suite « La course en tête » ; Dufay : Missa « Se la face ay pale » ; Praetorius : danses de Terpsichore, motets ; Telemann : suite ; Sammartini ; Haendel : concertos ; The Art of the Recorder ; Monteverdi : Vespro della Beata Vergine ; Purcell : odes ; Instruments of the Middle Ages and Renaissance ; The Art of the Netherlands ; Greensleeves to a Ground ; Monteverdi's Contemporaries (D'India, Grandi, Mainerio…). David Munrow ; James Bowman (contreténor) ; The Early Music Consort of London ; The Morley Consort ; David Munrow Recorder Consort ; Academy of St Martin in the Fields, Neville Marriner (direction) ; The Menuhin Festival Orchestra, Yehudi Menuhin (direction) ; The Virtuosi of England, Arthur Davison (direction) ; London Philharmonic Orchestra, Adrian Boult (direction).Textes de présentation en français, anglais et allemand. Environ 20 h 29. 21 CD Erato / Warner Classics 2685432094

Nouvelle version de Fidelio au Festival de Saint-Céré

par

Fonts baptismaux du Festival de Saint-Céré fondé il y a presque cinquante ans, le château de Castelnau-Bretenoux, avec sa terrasse sur les remparts pour le repas d'avant-spectacle et sa cour intérieure pour la soirée lyrique, constitue une expérience en soi. Et c'en est une autre que propose l'édition 2026 du rendez-vous lotois avec une nouvelle production de Fidelio, dans une version inédite de l'unique opéra de Beethoven. À partir de la transcription pour ensemble à vent que Sedlak avait réalisée de moments choisis de la partition peu après la création, et que le compositeur lui-même avait appréciée, Gabriel Pidoux prolonge le geste en reprenant l'effectif de cette réduction instrumentale pour proposer un arrangement chambriste de l'opéra dans son entier.

Au-delà de l'opportunité de présenter l'ouvrage sur des scènes sans fosse ni orchestre, cette adaptation donne à redécouvrir le célèbre opus de Beethoven. Accompagné par une contrebasse, l'octuor de bois et de cuivres — hautbois, bassons, clarinettes et cors par deux — met en valeur une souplesse mélodique et rythmique plus proche de l'intonation vocale. La partie vaudeville de l'histoire, avec le désir de mariage de Jaquino avec Marcelline, contrecarré par l'attraction de la jeune fille pour Fidelio et les promesses du père d'unir ces derniers, gagne un surplus de fraîcheur qui l'émancipe de l'ombre de la puissance dramatique du second acte. Certes, l'impact des chœurs, essentiels dans la conception symphonique nouvelle que Beethoven développera aussi dans la Fantaisie opus 80 et la Symphonie n°9, se trouve quelque peu sacrifié, même si l'intervention de Romain Dayez, comme héraut des prisonniers, libérés pour profiter de la douceur du printemps, constitue une habile condensation symbolique des interventions chorales.

Mais dans cette facture allégée, l'essence du message humaniste beethovénien demeure, portée d'abord par l'incarnation intense de Margaux Poguet dans le rôle-titre. Le timbre ample laisse s'épanouir toute la force de caractère du personnage, magnifiée par une authentique sensibilité expressive qui magnétise le plateau. Marie Lombard et Yoann Le Lan se révèlent complémentaires en couple contrarié formé par Marcelline et Jaquino. Jean-Vincent Blot assume, jusque dans la chair de l'émission, l'autorité paternelle de Rocco. Christian Hemler fait résonner la noirceur mordante de Pizzaro, défaite par le pouvoir du ministre Don Fernando, que relaie la carrure, physique et vocale, de Romain Dayez. En Florestan, Thomas Bettinger ne manque pas de faire affleurer les fêlures d'un lanceur d'alerte opprimé, en affrontant une écriture passablement ingrate pour le ténor.

À La Roque d’Anthéron, Pierre Hantaï au service de Jean-Sébastien Bach

par

Le festival international de piano La Roque d’Anthéron propose chaque année quelques concerts de musique baroque à la fin juillet. Parmi les rendez-vous les plus attendus figurait, dans cette 46e édition, le récital de Pierre Hantaï. Plus qu’un grand moment de clavecin, il a offert cette expérience rare : celle de redécouvrir des pièces de Bach que l’on croyait connaître, comme si ces œuvres venaient tout juste de naître.

Chacun sait que Pierre Hantaï compte parmi les meilleurs clavecinistes que l’on puisse entendre aujourd’hui. Sur la brochure du festival, il était simplement indiqué : « Bach : œuvres à préciser ». Comme souvent avec lui, le programme n’était dévoilé que quelques instants avant le concert. Jean-Sébastien Bach est sans doute le compositeur dont il s’est le plus profondément approprié le langage, et chacune de ses interprétations dépasse les attentes. Ce fut encore le cas ce jour-là.

Il monte sur la petite scène installée dans un angle du cloître de l’abbaye de Sylvacane et lance : « Vous avez le programme, je ne vais pas trop m’éloigner de cela ! » La formule amuse, et les habitués sourient : ils savent qu'il se réserve toujours le droit d'’en bouleverser l’ordre, parfois même d’en modifier une bonne partie. Ce soir encore, fidèle à son habitude, il choisit de ne pas entrer immédiatement dans le cœur du programme. Il ouvre le récital par quelques pièces brèves, écrites dans un but pédagogique, destinées à ses élèves, à ses jeunes enfants ou encore à sa femme.

Ces pages familières, que beaucoup d’entre nous ont un jour travaillées au clavier, prennent sous ses doigts une tout autre dimension. Elles se parent d’une infinité de couleurs et de nuances, avec une profondeur qui évoque les dessins des grands maîtres. Dès les premières mesures, une autre surprise surgit : il donne au clavecin une ampleur sonore qui fait presque croire à l’effet d’une pédale forte de piano. L’illusion est évidemment impossible sur l’instrument, mais elle s’impose pourtant à l’oreille.

Johann Stiastny : Conversations au plus haut niveau entre de deux violoncelles

par

Johann Stiastny (vers 1764 – vers 1826) : Œuvres pour deux violoncelles Vol 3. : Six duos pour deux violoncelles Opus 1 : n° 1 en La Majeur – n° 2 en Fa Majeur – n° 3 en Mi bémol Majeur – n° 4 en Ut Majeur – n° 5 en La Majeur – n° 6 en Sol Mineur – Alexander Hülshoff et Martin Rummel, violoncelles. 2023 - Livret en anglais et en allemand. Paladino Music. PMR 0133.

Martin Rajna à Monte-Carlo : un nom à retenir

par

Le concert s'ouvre avec Zoltán Fejérvári, figure montante de la jeune génération pianistique hongroise. Lauréat du Concours de piano de Montréal en 2017, il a également reçu la prestigieuse bourse du Borletti-Buitoni Trust. András Schiff est son mentor.

Il interprète le Troisième Concerto pour piano de Beethoven. Une œuvre qui, sous ses doigts, semble venir d'un tout autre monde — plus douce, plus mélodieuse, presque plus amicale. Des adjectifs que l'on n'associerait pas spontanément au maître de Bonn.

Rien n'est démonstratif, rien ne cherche à attirer l'attention sur la performance elle-même. Tout est mis au service de la musique. La technique semble constamment s'effacer derrière le discours musical. Fejérvári laisse les phrases respirer, les harmonies se colorer et la musique raconter elle-même son histoire.

Une interprétation élégante, raffinée, d'une grande maîtrise, mais qui peine cependant à susciter la même émotion que la suite du programme. En bis, une page mélancolique de Dvořák fait joliment le lien avec la symphonie qui va suivre.

Et puis apparaît Martin Rajna.

Une étoile montante que l'on compare volontiers au jeune Dudamel. Un maestro et un pianiste accompli. À seulement 31 ans, il est déjà reconnu par ses pairs comme l'un des grands chefs de sa génération. En octobre prochain, il prendra les rênes du Luxembourg Philharmonic.

Le centenaire de Turandot à Torre del Lago

par

Le 25 avril 1926, le dernier chef-d'œuvre inachevé du maître lucquois est créé à la Scala de Milan. L'événement fait parler de lui : Toscanini pose sa baguette après la mort de Liù, se retourne vers le public et déclare : « Ici s'achève l'opéra du Maestro. C'est à cet endroit qu'il est mort. »

Écartant de fait la fin imaginée par Alfano, Toscanini lança l'éternel débat autour de ce dénouement, jugé trop bref et ne développant finalement que très peu le personnage de Turandot. Aujourd'hui, d'autres versions existent, tandis que de nombreuses productions choisissent de s'arrêter là où Puccini a fermé les yeux, en même temps que Liù. À Torre del Lago, pour le centenaire de la création de l'œuvre, le choix s'est porté sur l'issue heureuse de l'opéra, dans la version d'Alfano. Une production très attendue, tant Turandot demeure une œuvre universelle et exceptionnelle.

Le Festival Puccini a confié la mise en scène à Pier Francesco Maestrini, dont la vision traditionnelle rend pleinement justice à la musique de Puccini en la plaçant constamment au premier plan. Les décors d'Ezio Frigerio sont colossaux, dans la plus pure tradition, sans jamais forcer le trait de l'exotisme. L'espace scénique du premier acte est de fait largement réduit, tandis qu'il s'élargit dès le deuxième acte, avec le déplacement des portes du palais. Un habile tour de passe-passe, d'abord derrière le gong, puis entre les colonnes, permet aux trois danseurs incarnant Ping, Pong et Pang de céder progressivement la place aux trois chanteurs, tout en préservant l'illusion scénique. Les costumes de Franca Squarciapino sont eux aussi réussis : fidèles à une esthétique traditionnelle, ils séduisent par leurs couleurs feutrées. La direction d'acteurs reste sobre, permettant à chacun de se concentrer sur l'aspect musical, d'autant plus essentiel dans une œuvre aussi exigeante pour l'ensemble des protagonistes. Les grandes scènes de foule sont particulièrement soignées, traduisant avec efficacité et simplicité l'attente d'un peuple, spectateur d'événements tragiques ou heureux. Enfin, les interventions chorégraphiques de Michele Cosentino apportent une touche de dynamisme, y compris dans les moments les plus statiques.

A La Roque d’Anthéron, dans la magie réfléchie des Etudes, Vanessa Wagner fait rentrer Philip Glass dans le monde des grands compositeurs pour piano

par

Les 20 Etudes occupent une place à part dans l’œuvre de Philip Glass. Quand il les aborde en 1994, c’est pour son propre usage de pianiste, prenant en compte le côté limité de ses moyens techniques. Peu à peu, toutefois, le discours se creuse et le compositeur new yorkais crée d’incroyables voyages aux ressources inépuisables qui deviennent presque des poèmes symphoniques pour piano seul. Dès leur publication officielle en 2014, les Etudes seront visitées par nombre de pianistes, pas toujours intégralement. La référence restera toutefois Maki Namekawa que l’on a attendue deux fois à Bruxelles et qui en prépare un deuxième enregistrement. De son côté, le Festival de la Roque d’Anthéron en programmait une exécution intégrale confiée à parts égales à Celia Oneto-Bensaïd et Vanessa Wagner et cette année, cette dernière était de retour le 31 juillet dernier au Parc de Florans pour une interprétation complète qui pousse ces pages fascinantes aux limites mêmes de leur potentialité. Une démarche qu’elle a gravé sur un disque paru en 2025 chez Infiné Music.

Une fascination de la longueur autour d’un travail thématique minutieux

Les Etudes de Glass n’ont pas de sous-titres et ne sont pas basées sur la démonstration virtuose. Elles nous racontent plutôt des histoires, timides souvent, parfois secrètes au début mais qui vont se corser au fil des répétitions où les quelques notes du thème de base vont circuler au travers de la structure sonore et que le soliste doit pourchasser avec malice. Et c’est ici que Vanessa Wagner conduit un remarquable travail d’architecte conduisant chaque pièce jusqu’à ses développements ultimes. Mais dans une genèse discrète où la fascination thématique, omniprésente bien que parfois en sous-main, installe des climats d’une magie envoutante qui emmène l’auditeur vers d’impressionnants sommets expressifs ou d’affolantes plongées en abime. C’est une sorte de radioscopie de l’âme humaine que nous décrit Vanessa Wagner sans jamais se départir d’un flegme souverain. Il faut la voir droite et nette devant son clavier comme une vestale habitée de son art mais qui, visuellement,  reste imperturbable et fait monter l’atmosphère du seul rendu de son piano. Il faut dire que le plein air maîtrisé du Parc de Florans permet une richesse des plans sonores qu’on n’atteindrait sans doute pas en salle.