Aida de Verdi dans le nœud gordien du Moyen-Orient

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Cent cinquante-cinq ans après la création d'Aida au Caire, en 1871, la musique de Verdi n'a pas pris une ride : ses chœurs, sa célèbre marche et ses airs les plus connus captivent toujours, tandis que sa dramaturgie musicale traduit avec une force intacte les états d'âme des protagonistes. Le livret appelle toutefois un jugement plus nuancé. Certains de ses aspects peuvent sembler surannés ; en revanche, si on le considère à travers le regard que Verdi a probablement porté sur la tyrannie et la théocratie d'État et sur l'absurdité des guerres, il demeure d'une brûlante actualité. C'est dans cette perspective que le Liceu a confié son ouverture de saison à l'artiste plasticienne iranienne Shirin Neshat (Qazvin, Iran, 1957), dont le parcours de femme et d'exilée éclaire les violences et les discriminations les plus tenaces de notre époque. L'Égypte ancienne et ses pharaons acquièrent ainsi une dimension intemporelle. Le hiératisme et la barbarie engendrés par la collusion entre religion et pouvoir absolu sont incarnés par des chœurs devenus impersonnels par leurs barbes et couvre-chefs. Les barytons verdiens évoquent habituellement ce pouvoir paternel aveugle, régi par des conventions sociales rigides et privé de tendresse envers ses enfants, ce dont Verdi lui-même aurait souffert. Amonasro en offre un nouvel exemple : il exploite l'amour sincère de sa fille Aida pour reconquérir le pouvoir perdu au combat en précipitant la trahison de Radamès.

La production de Neshat, créée en 2017 à Salzbourg — où elle fit quelques controverses — et reprise en 2022, séduit toujours par ses aspects plastiques : un grand conteneur mobile traduit l'enfermement des religieux ou des protagonistes, tout en présentant ses faces externes comme des murailles infranchissables pour les migrants qui apparaissent dans le film projeté ou pour les personnages confrontés à leurs démons de jalousie ou d'échec. Les intentions sont très perceptibles, l'évocation des atmosphères diverses fonctionne parfaitement. On remarque toutefois une certaine disparité dans la direction d'acteurs et dans la gestuelle : chacun semble évoluer de son côté, faute d'un travail d'ensemble vraiment approfondi. Il faut rappeler cependant que, pour assurer les dix-huit représentations d'Aida, le Liceu a dû prévoir trois ou quatre interprètes par rôle, une multiplication des distributions qui pouvait entraîner un certain chaos… Il y a aussi quelques moments superflus, comme les longues et répétitives chorégraphies des entractes, mais le bilan reste riche.

A Genève, l’OSR dans les brumes du Nord

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Pour un programme intitulé ‘Horizons finlandais’, l’Orchestre de la Suisse Romande a invité la cheffe Eva Ollikainen, native de ce pays, à diriger deux concerts, un au Victoria Hall de Genève et l’autre à la Grange au lac à Evian-les-Bains. Le 20 mars dernier, on l’avait applaudie dans la cité de Calvin à la tête de l’Iceland Symphony Orchestra dont elle est la directrice artistique depuis 2019.

La première partie de son programme comporte d’abord une page de Kaija Saariaho, Mirage, pour soprano, violoncelle et orchestre, que la compositrice finlandaise avait élaborée en 2007 et dont la création avait eu lieu à Paris le 13 mars 2008 avec Karita Mattila et Anssi Karttunen en solistes et l’Orchestre de Paris dirigé par Christoph Eschenbach. L’œuvre s’inspire des chants de transe qu’exécutait, sous l’effet de champignons hallucinogènes, la chamane Maria Sabina au sein du peuple mazatèque dans le Mexique des années soixante. Chaque phrase du texte commence par « I am », deux mots qui plongent dans un état second, à l’instar d’une danse soufie. Tandis que le violoncelle de Lionel Cottet, premier soliste de l’OSR, produit un climat énigmatique en usant de glissandi sur le soutien des cordes, puis d’une série de traits à l’arraché, la voix de la soprano finlandaise Anu Komsi traduit l’exaltation par de stridents forte contrastant avec de ténus pianissimi en un timbre qui masque difficilement les cassures de registre. Mais l’intensité de l’expression soutient sa ligne de chant jusqu’à des tutti à découvert aboutissant à une conclusion abrupte.

Anu Komsi est ensuite la soliste de Luonnotar, poème symphonique pour soprano et orchestre op.70 que Jan Sibelius composa en 1910 à la demande de l’illustre cantatrice finlandaise Aino Ackté qui en assura la création au Festival de Gloucester le 10 septembre 1913. Tiré du Kalevala, le sujet évoque la création du monde par l’union de Luonnotar, la Fille de l’air, avec le vent et la mer. Eva Ollikainen irise l’introduction par de frémissantes cordes en pianissimo imitant les vagues qui amènent un chant aux contours archaïsants brisé par les sauts d’octaves, ce qui rend prenante la narration. Déferle une tempête, annoncée par roulement de timbales et glissandi, provoquant le désarroi de Luonnotar qui passe de fortissimi cinglants à de brusques pianissimi en écho, dont la justesse d’intonation est quelque peu approximative, pour exprimer ses râles angoissés. Mais le dénouement montrera la délivrance du grand œuvre accompli qui imprègne de sérénité les dernières mesures.

À Angers : de l’Écosse aux rives de la Maine

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Aux multiples facettes de son génie précoce, Felix Mendelssohn ajoutait sa curiosité de voyageur insatiable et un vrai talent d’écrivain-voyageur dont les impressions sont précieusement consignées dans son recueil de Lettres européennes republiées récemment (Le Passeur, éditeur, 2022) par le musicologue Nicolas Dufetel, par ailleurs en charge de la culture et du patrimoine de la Ville d’Angers et vice-président du syndicat mixte de l’ONPL qui accueillait justement Mendelssohn pour son dernier concert.

Ancien assistant de l’Orchestre National de France aux côtés d’Emmanuel Krivine, le chef allemand Jesko Sirvend était l’invité de l’Orchestre National des Pays de la Loire, à Nantes et à Angers, dans un programme classico-romantique réunissant Mozart et Mendelssohn. Le concert a commencé par une interprétation assez placide et de bonne facture de la sémillante Ouverture de L’Enlèvement au Sérail servant de hors-d'œuvre à la merveilleuse Symphonie Concertante pour violon et alto dans l’andantino grazioso de laquelle Mozart insuffle une poignante mélancolie.

Nouvelle violon super soliste de l’ONPL depuis cette nouvelle saison qui commence, la violoniste Jueun Jeong et l’alto solo David Gaillard se sont immédiatement imposés dans un dialogue complice et raffiné, secondé par un ONPL très attentif. Cette conception intimiste a porté le chef-d’œuvre de Mozart sur les cimes du bon goût dans une expression à la fois simple et intense.

La seconde partie du concert était consacrée à la Symphonie N° 3, la fameuse Écossaise, d’un Mendelssohn encore tout imprégné de ses rêves après sa visite du palais en ruines de la reine Marie Stuart qu’il visite en 1829 lors de son « Grand Tour » de l’Europe inspirateur de plusieurs œuvres marquantes. Le monde écossais, la mer en furie, les grottes basaltiques et sa rencontre avec Walter Scott lui suggèrent à la fois l’Ouverture de la Grotte de Fingal (ou Les Hébrides) et cette symphonie si caractéristique de son style mêlant classicisme et romantisme dans un élan et une énergie irrésistibles.

Caravaggio : l'amour est (décidément) un crime parfait

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Les ciné-concerts adjoignent traditionnellement une musique live (souvent au piano) à la projection d’un film (souvent muet), parfois s’offrent la présence de l’orchestre pour jouer la bande originale d’un film (sonorisé) ; la formule qu’accueille la Cité Musicale à Metz (dans la jolie salle de l’Esplanade et en ouverture du cycle Ciné-Cité) dépasse l’une et l’autre de ces catégories : L’amour est un crime parfait sort en janvier 2014 ; c’est à l’été de la même année que Caravaggio présente le projet, original et perturbant, au public du 24ème festival d'Altitude Jazz à Luz, à une demi-heure de Lourdes, dans les Pyrénées, là où naissent les frères Arnaud et Jean-Marie Larrieu, dont l’adaptation du roman Incidences de Philippe Djian est le sixième long métrage ; la production est terminée quand les réalisateurs (et Gaumont) acceptent de rouvrir le film et permettent à deux compositeurs de musique contemporaine (mais pas que) de réaménager la bande-son à leur guise. Maniant ciseaux et stylo, Benjamin de la Fuente et Samuel Sighicelli, iconoclastes sans gêne au sang chaud, revisitent la bande originale (qu’ils ont initialement composée), l’étendent, coupent dans les dialogues – sans nuire à la compréhension de l’intrigue – appuient, déplacent (et transforment en mantra) certaines répliques (« vous êtes en sécurité avec moi »), ajoutent corps et volume à la densité sonore collée aux images, débordent du générique de fin dans un crescendo entre psychédélisme et rock progressif du tournant des années 1960-1970.

C’est un hasard : au matin de cette projection, j’écris une émission qui parle de la bande originale de Twin Peaks, la série novatrice de David Lynch de 1990 dont Angelo Badalamenti écrit la bande originale ; l’esthétique musicale est différente (voix éthérées, nostalgie de la chanson américaine, jazz et textures orchestrales sombres pour Badalamenti ; formation classique et expérience du jazz contemporain, électricité rock et inquiétude électronique pour Caravaggio), la construction de l’histoire l’est dans une certaine mesure (rêves, doubles et espaces surnaturels prolongent l’énigme criminelle pour Lynch ; blancs de mémoire et pulsions du personnage principal rendent la réalité incertaine, mais l’intrigue conserve une organisation policière pour les Larrieu), mais l’atmosphère trouble, l’étrangeté ambiguë, l’ambivalence ironique se renforcent dans les deux cas de la coopération entre images et sons. Je n’en m’en souvenais plus (j’ai vu le film à la télévision il y a quelques années) – et ça m’a sauté à la gorge dès les premières minutes du ciné-concert.

Tālivaldis Ķeniņš, l'exil et la fugue

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Gidon Kremer and Friends. Homage to Tālivaldis Ķeniņš. Tālivaldis Ķeniņš (1919-2008) : Aria per corde, Concertino barocco « Omaggio à J. S. Bach », Sonate pour violoncelle et piano (finale), Quatuor avec piano n° 1, Concerto pour violon, violoncelle et cordes (mouvement lent), Colloquens patriae, Quintette pour piano et cordes. Gidon Kremer, violon, Madara Pētersone, violon, Zane Kalniņa, violon, Katrīna Anna Pelnēna, alto, Jevgēnija Frolova, alto, Luka Coetzee, violoncelle, Magdalena Ceple, violoncelle, Pēteris Čirkšis, violoncelle, Iurii Gavryliuk, contrebasse, Andrius Žlabys, piano, Andrejs Osokins, piano, Rihards Plešanovs, piano. Kremerata Baltica Nonet. 2024 et 2025. Livret en letton et anglais (Orests Silabriedis). 1 CD SKANi 178.

Genève découvre Company de Stephen Sondheim

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Qui est Stephen Sondheim ? Pour le grand public, il est d’abord le parolier de West Side Story de Leonard Bernstein, avant de parler des comédies musicales dont il a élaboré le texte et la musique. Certains citeront au hasard Sweeney Todd, A Little Night Music, Follies, Sunday in the Park with George ou Into the Woods. Mais l’on connaît moins Company dont le rodage avait été entamé au Shubert Theatre de Boston le 24 mars 1970, pour aboutir à la création au Alvin Theatre de Broadway le 26 avril de la même année, dans une mise en scène d’Harold Prince et une chorégraphie de Michael Bennett. En à peine deux ans, l’ouvrage sera affiché pour … 705 représentations jusqu’au 1er janvier 1972 et sera nommé quatorze fois aux Tony Awards de 1971 en remportant six trophées, dont un pour la meilleure comédie musicale, un autre pour le meilleur livret, un troisième pour la meilleure mise en scène.

Alain Perroux, le nouveau directeur du Grand-Théâtre de Genève, fin connaisseur en la matière, présente Company comme deuxième spectacle de sa saison, en utilisant la traduction française du livret de George Furth qu’a élaborée Stéphane Laporte, alors que les chansons conservent la langue anglaise originale dans une orchestration de Jonathan Tunick.

« Un homme sans aucun engagement affectif réexamine sa vie le jour de ses 35 ans, en passant en revue ses relations avec ses amis mariés et ses petites amies ». Ainsi, Stephen Sondheim résumait-il l’histoire sans intrigue de Company. Cinq couples sont mis en présence d’un troisième personnage, Robert/Bobby, l’ami de toujours qui les observe, gravitant autour d’eux tout en repoussant le moment de prendre une décision sur sa propre vie. Dans la mise en scène de James Bonas présentée à Genève, ce Bobby est incarné par un Loïc Suberville qui a la finesse d’émission d’un crooner patenté. Il est la figure centrale de l’ouvrage et toute l’histoire se développe selon son point de vue. Son cheminement intérieur se construit à travers ses souvenirs et réflexions sur cette ‘company’ avec laquelle il partage tout. Le décor de Barbara de Limburg se veut du reste fluide pour passer d’un souvenir à un autre.  Et le plateau tournant permet d’enchaîner des tableaux extrêmement simples, à partir d’un fauteuil cossu sous lampadaire métallique incitant à se faufiler dans les divers milieux que singularisent les éclairages de Christophe Chaupin, tandis que les vidéos d’Anouar Brissel s’attardent sur les gratte-ciels newyorkais à la nuit tombante. Par les bons soins de la costumière Nathalie Pallandre, chacun des couples se voit attribuer une couleur, par exemple le vert pour le duo Sarah et Harry (Marion Preïté et Arnaud Masclet) qui passe son temps à se chamailler, le bleu pour Peter et Susan (Joseph De Cange et Camille Mesnard) en passe de divorcer. Au milieu d’un dialogue surgit une chanson qui permet d’enchaîner naturellement avec le tableau suivant. Et lorsque l’émotion qui en découle est trop forte, la danse prend le relais et la chorégraphie d’Ewan Jones introduit une gestuelle stylisée qui évite de représenter avec réalisme une fête d’anniversaire. Au terme de la première partie, Bobby, chantant à pleine voix « Marry Me a Little », imagine pouvoir se marier sans renoncer à sa liberté. Mais après plus d’une heure de ces chassés-croisés, se dégage une certaine lassitude causée par le déséquilibre entre les scènes parlées trop développées et les séquences musicales trop brèves, auxquelles le bouillonnant Larry Blank à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande s’efforce de communiquer une verve qui ne fait pas toujours mouche.

Dialogues interrompus

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Vous l’aurez certainement remarqué, il est devenu difficile d’aller au bout d’une phrase au sein d’une conversation sans être prématurément interrompu. L’impatience des interlocuteurs élevés dans la culture du tout-tout-de-suite ampute souvent vos propos de l’essentiel, et si vous persistez à aller au bout de votre idée, vous vous trouvez couvert par une ou plusieurs voix, convergentes ou divergentes, qui fonctionnent sur le principe du ôte-toi d’là que j'm'y mette. Que ce soit sur les plateaux télé, dans les matinales radiophoniques ou les dîners en ville, le mal est général. On aimerait espérer la découverte d’un vaccin mais la pandémie semble irréversible. Le mal est profond. 

Imaginerait-on le même désordre en musique? Que le parfait équilibre du concerto classique, par exemple, soit ainsi perturbé? La règle qui relève de la plus élémentaire courtoisie musicale veut que l’orchestre y prenne d’abord la parole et expose généralement deux idées avant de laisser le soliste s’exprimer à sa façon autour des mêmes idées. Le dialogue se resserre ensuite, mais toujours avec la plus grande civilité. L’orchestre, se souvenant qu’il a eu la parole en premier, laisse le soliste argumenter davantage dans la cadence dite de virtuosité, avant de conclure toujours avec courtoisie.

On pourrait développer en suivant le fil de l’histoire. Mozart parfois, Beethoven ensuite, se sont aventurés à laisser le soliste prendre la parole en premier. Mais l’orchestre a vite fait comprendre que ce genre d’initiative était contraire à la bonne éducation (musicale) et les choses sont rentrées dans l’ordre au bout de quelques mesures (Concerto pour piano K 271 de Mozart, ou concertos pour piano n°4 et 5 de Beethoven). 

Après, c’est plus complexe. Pourtant, à y regarder de plus près, les idées musicales conservent la possibilité d’aller jusqu’au bout de ce qu’elles veulent exprimer. Ce qui change, c’est l’environnement, la richesse de la structure et de la trame. Dans les duos d’opéra par exemple, les protagonistes parlent l’un après l’autre avant de conclure ensemble, généralement pour dire qu’ils sont d’accord ou qu’ils se quittent à tout jamais. Quant aux grands ensembles, ils y chantent tous la même chose.

Elinor Frey, violoncelliste : « Je pense à une véritable conversation »

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Figure majeure du violoncelle historiquement informé, Elinor Frey a bâti sa discographie autour du répertoire italien — Dall'Abaco, Vandini, les Early Italian Cello Concertos — avant un détour par Jean Baur. La voici à Berlin, au chevet des trois concertos pour violoncelle de Carl Philipp Emanuel Bach (Joker de Crescendo Magazine), qu'elle joue et dirige depuis l'archet. Entre pratique d'exécution, écriture de cadences et réflexion sur l'ornementation galante, elle revient sur une démarche où l'interprète est aussi chercheuse.

Votre discographie s'est largement construite autour du répertoire italien — Dall'Abaco, Vandini, les Early Italian Cello Concertos — avec une incursion dans la musique de Jean Baur. Qu'est-ce qui vous a conduite à Berlin et à Carl Philipp Emanuel Bach ?

Lorsque j'ai enregistré mon disque « Berlin Sonatas », nous y avons inclus une sonate pour clavier de C. P. E. Bach, car il n'existe rien de lui dans le genre de la sonate ou du solo pour violoncelle. J'aimais déjà beaucoup écouter sa musique de chambre et pour clavier, et elle m'intéressait réellement. Avec le temps, j'en suis venue à apprécier profondément cette musique du milieu du XVIIIe siècle que l'on qualifie souvent de galante, et je travaille à composer moi-même dans ce style. Ma carrière de soliste et de chercheuse m'a donné envie d'interpréter les concertos de C. P. E. Bach et de les explorer par le prisme de la pratique d'exécution. Pour le dire simplement : j'aime cette musique et je voulais vivre longtemps avec elle. Un projet discographique d'envergure exige ce temps, que je lui ai donné avec plaisir.

Ces trois concertos existent aussi en versions pour clavier et pour flûte. Pour les deux premiers, le violoncelle semble être l'instrument d'origine, tandis que le Concerto en la majeur paraît avoir d'abord vu le jour comme œuvre pour clavier. Ces autres versions ont-elles nourri votre lecture — phrasé, ornementation, articulation ? Le Concerto en la majeur appelle-t-il une approche différente en raison de ses origines ?

Selon ce que je comprends de l'édition PHI, les trois ont d'abord été des concertos pour violoncelle, le la majeur compris, et les versions pour clavier et pour flûte sont venues ensuite. Je n'aborde donc pas le la majeur différemment à cause de ses origines. Bach a également révisé les versions pour violoncelle par la suite, ce qui laisse penser que l'influence a circulé dans les deux sens ; c'est précisément ce qui rend les autres versions utiles pour moi : elles montrent comment Bach lui-même a repensé la matière pour d'autres mains et d'autres souffles. Cela importe, car l'écriture violoncellistique n'est pas toujours idiomatique. Quand je joue Dall'Abaco ou Boccherini, même une musique très exigeante a manifestement été conçue par la main d'un violoncelliste, un savoir du corps. Chez Bach, je dois travailler davantage pour trouver un flux naturel ; je cherche donc des indices dans les autres versions, et la beauté des mélodies justifie cet effort.

Le Concerto en la mineur, Wq 170, est de loin le plus fréquemment joué, y compris par les violoncellistes sur instruments modernes. Qu'avez-vous voulu faire entendre autrement ? Et que révèlent les deux autres — en si bémol majeur (Wq 171) et en la majeur (Wq 172), nettement moins programmés ?

Il est intéressant de constater que notre perception de l'œuvre la plus populaire diffère. Je vois des violoncellistes jouer souvent le Concerto en la majeur, et plus rarement les autres. Le mouvement lent du la majeur est un véritable chef-d'œuvre. Je comprends que tant d'interprètes soient attirés par cette pièce.

Dans le cas du Concerto en si bémol, je vous rejoins, et je regrette qu'il soit si rarement joué. J'en ai adoré les mélodies. C'est à mon sens le plus charmant et le plus élégant des trois, mais le moins « sauvage ». Peut-être les interprètes d'aujourd'hui subissent-ils une pression à offrir une musique de concert qui suscite des émotions plus extrêmes, alors que le Concerto en si bémol est plus subtil et moins explosif.

Le Sacre du printemps à l'Orchestre National de Lille : un somptueux feu d'artifice au goût sauvage

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Tandis que l'été indien continue, en cet automne 2026, de prodiguer ses feux ardents sur nos contrées septentrionales, l'Orchestre National de Lille avait inscrit Le Sacre du printemps d'Igor Stravinsky à son programme d'ouverture de saison 2026-2027. De quoi chambouler un peu plus, deux soirs de suite, les corps et les esprits des mélomanes déjà bien secoués par les variations abruptes du changement climatique.

Il convient de rappeler que, le 29 mai 1913, à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, la création de ce ballet révolutionnaire — né des imaginaires du compositeur Igor Stravinsky, du fondateur des Ballets russes Serge de Diaghilev et du danseur étoile Vaslav Nijinski — provoqua l'un des plus retentissants scandales de l'histoire de la musique. Une œuvre de rupture, hors norme, dont les effets sont toujours aussi impressionnants aujourd'hui. Joshua Weilerstein, directeur musical de l'ONL, l'évoque en ces termes dans l'un de ses podcasts Sticky Notes : « les années 1900-1914 furent une véritable poudrière pour le monde et pour la musique, et l'on pourrait dire que Le Sacre du printemps fut l'incarnation musicale de cette explosion. Son influence sur la musique actuelle reste profonde ». Explosion : le mot n'est pas trop fort. Durant trente minutes, c'est une salve étourdissante de couleurs, de pans sonores qui s'opposent ou se juxtaposent. Les pupitres de l'orchestre révèlent des ressources sonores nouvelles : les flûtes, habituellement douces, se la jouent « piquerette » avec des stridences obstinées, les cors s'y mettent à huit à grands éclats, bois, cuivres et cordes, comme étonnés de leurs habits neufs, rivalisent avec une intensité sauvage, avides d'une nouvelle liberté. Le public n'en croit pas ses oreilles, ébahi par ce feu d'artifice magistralement dirigé — sans partition — par un Joshua Weilerstein en communion totale avec son orchestre au grand complet. C'est dire aussi les qualités individuelles et d'ensemble des musiciens de cette phalange.