Tālivaldis Ķeniņš, l'exil et la fugue

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Gidon Kremer and Friends. Homage to Tālivaldis Ķeniņš. Tālivaldis Ķeniņš (1919-2008) : Aria per corde, Concertino barocco « Omaggio à J. S. Bach », Sonate pour violoncelle et piano (finale), Quatuor avec piano n° 1, Concerto pour violon, violoncelle et cordes (mouvement lent), Colloquens patriae, Quintette pour piano et cordes. Gidon Kremer, violon, Madara Pētersone, violon, Zane Kalniņa, violon, Katrīna Anna Pelnēna, alto, Jevgēnija Frolova, alto, Luka Coetzee, violoncelle, Magdalena Ceple, violoncelle, Pēteris Čirkšis, violoncelle, Iurii Gavryliuk, contrebasse, Andrius Žlabys, piano, Andrejs Osokins, piano, Rihards Plešanovs, piano. Kremerata Baltica Nonet. 2024 et 2025. Livret en letton et anglais (Orests Silabriedis). 1 CD SKANi 178.

Genève découvre Company de Stephen Sondheim

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Qui est Stephen Sondheim ? Pour le grand public, il est d’abord le parolier de West Side Story de Leonard Bernstein, avant de parler des comédies musicales dont il a élaboré le texte et la musique. Certains citeront au hasard Sweeney Todd, A Little Night Music, Follies, Sunday in the Park with George ou Into the Woods. Mais l’on connaît moins Company dont le rodage avait été entamé au Shubert Theatre de Boston le 24 mars 1970, pour aboutir à la création au Alvin Theatre de Broadway le 26 avril de la même année, dans une mise en scène d’Harold Prince et une chorégraphie de Michael Bennett. En à peine deux ans, l’ouvrage sera affiché pour … 705 représentations jusqu’au 1er janvier 1972 et sera nommé quatorze fois aux Tony Awards de 1971 en remportant six trophées, dont un pour la meilleure comédie musicale, un autre pour le meilleur livret, un troisième pour la meilleure mise en scène.

Alain Perroux, le nouveau directeur du Grand-Théâtre de Genève, fin connaisseur en la matière, présente Company comme deuxième spectacle de sa saison, en utilisant la traduction française du livret de George Furth qu’a élaborée Stéphane Laporte, alors que les chansons conservent la langue anglaise originale dans une orchestration de Jonathan Tunick.

« Un homme sans aucun engagement affectif réexamine sa vie le jour de ses 35 ans, en passant en revue ses relations avec ses amis mariés et ses petites amies ». Ainsi, Stephen Sondheim résumait-il l’histoire sans intrigue de Company. Cinq couples sont mis en présence d’un troisième personnage, Robert/Bobby, l’ami de toujours qui les observe, gravitant autour d’eux tout en repoussant le moment de prendre une décision sur sa propre vie. Dans la mise en scène de James Bonas présentée à Genève, ce Bobby est incarné par un Loïc Suberville qui a la finesse d’émission d’un crooner patenté. Il est la figure centrale de l’ouvrage et toute l’histoire se développe selon son point de vue. Son cheminement intérieur se construit à travers ses souvenirs et réflexions sur cette ‘company’ avec laquelle il partage tout. Le décor de Barbara de Limburg se veut du reste fluide pour passer d’un souvenir à un autre.  Et le plateau tournant permet d’enchaîner des tableaux extrêmement simples, à partir d’un fauteuil cossu sous lampadaire métallique incitant à se faufiler dans les divers milieux que singularisent les éclairages de Christophe Chaupin, tandis que les vidéos d’Anouar Brissel s’attardent sur les gratte-ciels newyorkais à la nuit tombante. Par les bons soins de la costumière Nathalie Pallandre, chacun des couples se voit attribuer une couleur, par exemple le vert pour le duo Sarah et Harry (Marion Preïté et Arnaud Masclet) qui passe son temps à se chamailler, le bleu pour Peter et Susan (Joseph De Cange et Camille Mesnard) en passe de divorcer. Au milieu d’un dialogue surgit une chanson qui permet d’enchaîner naturellement avec le tableau suivant. Et lorsque l’émotion qui en découle est trop forte, la danse prend le relais et la chorégraphie d’Ewan Jones introduit une gestuelle stylisée qui évite de représenter avec réalisme une fête d’anniversaire. Au terme de la première partie, Bobby, chantant à pleine voix « Marry Me a Little », imagine pouvoir se marier sans renoncer à sa liberté. Mais après plus d’une heure de ces chassés-croisés, se dégage une certaine lassitude causée par le déséquilibre entre les scènes parlées trop développées et les séquences musicales trop brèves, auxquelles le bouillonnant Larry Blank à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande s’efforce de communiquer une verve qui ne fait pas toujours mouche.

Dialogues interrompus

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Vous l’aurez certainement remarqué, il est devenu difficile d’aller au bout d’une phrase au sein d’une conversation sans être prématurément interrompu. L’impatience des interlocuteurs élevés dans la culture du tout-tout-de-suite ampute souvent vos propos de l’essentiel, et si vous persistez à aller au bout de votre idée, vous vous trouvez couvert par une ou plusieurs voix, convergentes ou divergentes, qui fonctionnent sur le principe du ôte-toi d’là que j'm'y mette. Que ce soit sur les plateaux télé, dans les matinales radiophoniques ou les dîners en ville, le mal est général. On aimerait espérer la découverte d’un vaccin mais la pandémie semble irréversible. Le mal est profond. 

Imaginerait-on le même désordre en musique? Que le parfait équilibre du concerto classique, par exemple, soit ainsi perturbé? La règle qui relève de la plus élémentaire courtoisie musicale veut que l’orchestre y prenne d’abord la parole et expose généralement deux idées avant de laisser le soliste s’exprimer à sa façon autour des mêmes idées. Le dialogue se resserre ensuite, mais toujours avec la plus grande civilité. L’orchestre, se souvenant qu’il a eu la parole en premier, laisse le soliste argumenter davantage dans la cadence dite de virtuosité, avant de conclure toujours avec courtoisie.

On pourrait développer en suivant le fil de l’histoire. Mozart parfois, Beethoven ensuite, se sont aventurés à laisser le soliste prendre la parole en premier. Mais l’orchestre a vite fait comprendre que ce genre d’initiative était contraire à la bonne éducation (musicale) et les choses sont rentrées dans l’ordre au bout de quelques mesures (Concerto pour piano K 271 de Mozart, ou concertos pour piano n°4 et 5 de Beethoven). 

Après, c’est plus complexe. Pourtant, à y regarder de plus près, les idées musicales conservent la possibilité d’aller jusqu’au bout de ce qu’elles veulent exprimer. Ce qui change, c’est l’environnement, la richesse de la structure et de la trame. Dans les duos d’opéra par exemple, les protagonistes parlent l’un après l’autre avant de conclure ensemble, généralement pour dire qu’ils sont d’accord ou qu’ils se quittent à tout jamais. Quant aux grands ensembles, ils y chantent tous la même chose.

Elinor Frey, violoncelliste : « Je pense à une véritable conversation »

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Figure majeure du violoncelle historiquement informé, Elinor Frey a bâti sa discographie autour du répertoire italien — Dall'Abaco, Vandini, les Early Italian Cello Concertos — avant un détour par Jean Baur. La voici à Berlin, au chevet des trois concertos pour violoncelle de Carl Philipp Emanuel Bach (Joker de Crescendo Magazine), qu'elle joue et dirige depuis l'archet. Entre pratique d'exécution, écriture de cadences et réflexion sur l'ornementation galante, elle revient sur une démarche où l'interprète est aussi chercheuse.

Votre discographie s'est largement construite autour du répertoire italien — Dall'Abaco, Vandini, les Early Italian Cello Concertos — avec une incursion dans la musique de Jean Baur. Qu'est-ce qui vous a conduite à Berlin et à Carl Philipp Emanuel Bach ?

Lorsque j'ai enregistré mon disque « Berlin Sonatas », nous y avons inclus une sonate pour clavier de C. P. E. Bach, car il n'existe rien de lui dans le genre de la sonate ou du solo pour violoncelle. J'aimais déjà beaucoup écouter sa musique de chambre et pour clavier, et elle m'intéressait réellement. Avec le temps, j'en suis venue à apprécier profondément cette musique du milieu du XVIIIe siècle que l'on qualifie souvent de galante, et je travaille à composer moi-même dans ce style. Ma carrière de soliste et de chercheuse m'a donné envie d'interpréter les concertos de C. P. E. Bach et de les explorer par le prisme de la pratique d'exécution. Pour le dire simplement : j'aime cette musique et je voulais vivre longtemps avec elle. Un projet discographique d'envergure exige ce temps, que je lui ai donné avec plaisir.

Ces trois concertos existent aussi en versions pour clavier et pour flûte. Pour les deux premiers, le violoncelle semble être l'instrument d'origine, tandis que le Concerto en la majeur paraît avoir d'abord vu le jour comme œuvre pour clavier. Ces autres versions ont-elles nourri votre lecture — phrasé, ornementation, articulation ? Le Concerto en la majeur appelle-t-il une approche différente en raison de ses origines ?

Selon ce que je comprends de l'édition PHI, les trois ont d'abord été des concertos pour violoncelle, le la majeur compris, et les versions pour clavier et pour flûte sont venues ensuite. Je n'aborde donc pas le la majeur différemment à cause de ses origines. Bach a également révisé les versions pour violoncelle par la suite, ce qui laisse penser que l'influence a circulé dans les deux sens ; c'est précisément ce qui rend les autres versions utiles pour moi : elles montrent comment Bach lui-même a repensé la matière pour d'autres mains et d'autres souffles. Cela importe, car l'écriture violoncellistique n'est pas toujours idiomatique. Quand je joue Dall'Abaco ou Boccherini, même une musique très exigeante a manifestement été conçue par la main d'un violoncelliste, un savoir du corps. Chez Bach, je dois travailler davantage pour trouver un flux naturel ; je cherche donc des indices dans les autres versions, et la beauté des mélodies justifie cet effort.

Le Concerto en la mineur, Wq 170, est de loin le plus fréquemment joué, y compris par les violoncellistes sur instruments modernes. Qu'avez-vous voulu faire entendre autrement ? Et que révèlent les deux autres — en si bémol majeur (Wq 171) et en la majeur (Wq 172), nettement moins programmés ?

Il est intéressant de constater que notre perception de l'œuvre la plus populaire diffère. Je vois des violoncellistes jouer souvent le Concerto en la majeur, et plus rarement les autres. Le mouvement lent du la majeur est un véritable chef-d'œuvre. Je comprends que tant d'interprètes soient attirés par cette pièce.

Dans le cas du Concerto en si bémol, je vous rejoins, et je regrette qu'il soit si rarement joué. J'en ai adoré les mélodies. C'est à mon sens le plus charmant et le plus élégant des trois, mais le moins « sauvage ». Peut-être les interprètes d'aujourd'hui subissent-ils une pression à offrir une musique de concert qui suscite des émotions plus extrêmes, alors que le Concerto en si bémol est plus subtil et moins explosif.

Le Sacre du printemps à l'Orchestre National de Lille : un somptueux feu d'artifice au goût sauvage

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Tandis que l'été indien continue, en cet automne 2026, de prodiguer ses feux ardents sur nos contrées septentrionales, l'Orchestre National de Lille avait inscrit Le Sacre du printemps d'Igor Stravinsky à son programme d'ouverture de saison 2026-2027. De quoi chambouler un peu plus, deux soirs de suite, les corps et les esprits des mélomanes déjà bien secoués par les variations abruptes du changement climatique.

Il convient de rappeler que, le 29 mai 1913, à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, la création de ce ballet révolutionnaire — né des imaginaires du compositeur Igor Stravinsky, du fondateur des Ballets russes Serge de Diaghilev et du danseur étoile Vaslav Nijinski — provoqua l'un des plus retentissants scandales de l'histoire de la musique. Une œuvre de rupture, hors norme, dont les effets sont toujours aussi impressionnants aujourd'hui. Joshua Weilerstein, directeur musical de l'ONL, l'évoque en ces termes dans l'un de ses podcasts Sticky Notes : « les années 1900-1914 furent une véritable poudrière pour le monde et pour la musique, et l'on pourrait dire que Le Sacre du printemps fut l'incarnation musicale de cette explosion. Son influence sur la musique actuelle reste profonde ». Explosion : le mot n'est pas trop fort. Durant trente minutes, c'est une salve étourdissante de couleurs, de pans sonores qui s'opposent ou se juxtaposent. Les pupitres de l'orchestre révèlent des ressources sonores nouvelles : les flûtes, habituellement douces, se la jouent « piquerette » avec des stridences obstinées, les cors s'y mettent à huit à grands éclats, bois, cuivres et cordes, comme étonnés de leurs habits neufs, rivalisent avec une intensité sauvage, avides d'une nouvelle liberté. Le public n'en croit pas ses oreilles, ébahi par ce feu d'artifice magistralement dirigé — sans partition — par un Joshua Weilerstein en communion totale avec son orchestre au grand complet. C'est dire aussi les qualités individuelles et d'ensemble des musiciens de cette phalange.

Les pages chorales de Pēteris Vasks invitent à la sérénité

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Pēteris Vasks (°1946). Songs of My Heart. Actus caritatis ;  The Fruit of Silence ; Pater noster ; Angele Dei ; Love Songs ; Prayer ; First Grass ; Six Songs ; Our Mountains ; Within my Nation ; Fatherland. Chœur de la Radio lettonne, direction Sigvards Klava. 2025. Notice en anglais. Textes chantés en langue originale ou en latin, avec traduction anglaise. 74’ 57’’.  Ondine ODE 1505-2.

Le piano secret de Eric Lu

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Entre Eric Lu et son piano semble se nouer un secret que l’interprétation ne cherche jamais à dévoiler tout à fait. Les fluctuations du tempo, le rubato, les nuances du toucher : tout concourt à une expression intense mais retenue, où la musique se livre sans jamais se montrer entièrement. Chopin en est le cœur battant.

La première fois qu’Eric Lu s’est produit à Paris, c’était en septembre 2021, trois ans après son premier prix au Concours international de Leeds. Depuis, le pianiste américain a remporté le Premier prix du Concours Chopin à Varsovie, en 2025. Même après cette consécration, si Eric Lu est rare en France, les nouvelles de ses concerts dans d’autres pays ne donnent pas non plus l’impression qu’il se précipite pour construire sa carrière en étant présent partout. Il semble plutôt préférer prendre le temps de mûrir sa musique. C’est en 2015, à 18 ans, que l’élève de Dang Thai Son, de Jonathan Biss et de Robert McDonald participe pour la première fois au Concours de Varsovie et termine à la quatrième place. Dix ans plus tard, dans le même concours, il est au sommet du podium. Entre-temps, il enrichit sa discographie, consacrée en grande majorité à Chopin et à Schubert, deux compositeurs qui figurent au programme de cette soirée.

Carissimi, deux célèbres oratorios dans deux parutions diversement décevantes

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Giacomo Carissimi (1605-1674) : Historia di Jephte. Annunciate gentes. O quam dialecta sunt. Domenico Mazzocchi (1592-1665) : Christo smarrito col lamento della Beata Vergine. Voces Suaves. Mirjam Wernli, Christina Boner, soprano. Jan Thomer, contreténor. Andrés Montilla-Acurero, Dan Dunkelblum, ténor. Joachim Höchbauer, basse. Johannes Frisch, Katharina Heutjer, violon. Giovanna Baviera, violone. Ori Harmelin, théorbe. Michele Vannelli, orgue, clavecin. Livret en anglais, français, italien. Mars 2025. 63’13’’. Arcana A592

Giacomo Carissimi (1605-1674) : Jonas. Annunciate gentes. O quam dialecta sunt. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Lamento d’Arianna. Orlando di Lasso (1532-1594) : Lagrime di San Pietro [extraits]. Prophetiae Sibyllarum [extraits]. Giovanni Antonini, Il Giardino Armonico. Chœur de la Radio bavaroise. Q-Won Han, Jonas. Livret en anglais, allemand. Novembre 2024. 66’24’’. BR Klassik 900535

À Bastille, le crépuscule des idées

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Avec cette ultime journée du Ring relevant davantage de la succession d'idées sans fil conducteur apparent, Calixto Bieito parachève une tétralogie parisienne dominée par l'abscons, l'absence de cohérence globale et l'aridité scénique. Le plateau vocal, quoique solide, ne parvient pas à sauver la soirée.

« Dans Le Crépuscule des dieux, le monde, au long de ces quatre soirées, disparaît et peut-être l'humanité disparaît avec lui […] Mais l'univers n'a pas nécessairement pris fin. Quelque chose pourrait venir après : quelque chose de post-humain, de naturel, de technologique ou autre chose, pour quoi nous n'avons pas encore de nom », déclarait Calixto Bieito. D'aucuns verront peut-être dans cette nébuleuse assertion le signe avant-coureur de la soirée qui s'annonçait. Après trois premiers opus qui voyaient défiler successivement l'avènement des machines et du big data (L'Or du Rhin), suivi d'un Armageddon technologique où les machines s'en prenaient à l'humanité (La Walkyrie), avant qu'une nature génétiquement altérée ne reprenne le dessus (Siegfried), ce Götterdämmerung choisit d'envoyer valdinguer ces tribulations en présentant une soirée en trois segments successifs sans logique apparente.

Le prologue, tout d'abord, voit les Nornes évoluer autour d'un métier à tisser de style jacquard. Les huit scènes suivantes auront lieu sur l'avers et l'envers d'une large table, derrière laquelle un large écran de LED permettra l'affichage d'images de pertinence pour le moins variable. Enfin, le troisième acte convoque autour de cette même table des Filles du Rhin désormais bien vieillies et quelques références aux précédents opus, à l'instar de l'arbre à gravité inversée de Siegfried ou encore du chien robot de La Walkyrie, mais aussi deux des trois Nornes, avant que l'on se mette à planter des fourchettes dans le cadavre de Siegfried durant sa marche funèbre, puis que Brünnhilde termine finalement la soirée sur un plateau, le cheval à bâton supposé représenter Grane à la main.

« Au terme de la disparition progressive de la mémoire, c'est le silence qui règne », affirmait le metteur en scène (le terme MEMORIA sera affiché en gros en fond de plateau). On finira donc avec une Walkyrie tournant sur elle-même, son jouet à la main, tout en se dirigeant lentement vers le fond du plateau. Cela pourrait relever de l'anecdotique si au moins l'on avait conservé un cap qui aurait permis à l'ensemble de prendre sens. De disparition progressive, il y aura toutefois surtout eu celle de la cohérence globale.

Alcina de Haendel à l'Opéra de Lille : géométrie variable de l'amour et ses affects contrariés

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Amoureuse de l'amour en général et, pour l'heure, de Ruggiero en particulier, Alcina dispose du pouvoir absolu, magique et maléfique, de retenir sur son île enchantée les voyageurs qu'elle métamorphose en pierre ou en animal. C'est ce que dit la légende dont s'est inspiré Georg Friedrich Händel pour composer son opéra créé à Londres en 1735 ; sauf que le compositeur nuance le propos en brossant le portrait d'une femme amoureuse, certes puissante tant qu'elle inspire le désir, mais vulnérable et dévastée à la perspective de perdre celui qu'elle aime. Dans la nouvelle production d'Alcina présentée à l'Opéra de Lille, la metteuse en scène polonaise Ewelina Marciniak en rajoute en complexité sur les variations du baromètre de l'amour libre, en faisant de Ruggiero un personnage féminin, en couple avec Melisso, lequel s'en vient arracher sa moitié des griffes de la magicienne susnommée. Ajoutons encore que Melisso débarque sur l'île enchanteresse affublé d'une casquette de touriste, en compagnie d'une amie, Bradamante, déguisée en homme, ce qui ne manquera pas de taper dans l'œil de Morgana, sœur d'Alcina, qui rêve, comme tout un chacun, de nouvelles aventures passionnelles. Ajoutons là encore que, dans la version haendélienne, Bradamante est l'amante délaissée de Ruggiero, venue le reconquérir.

Pas facile de s'y retrouver, mais l'on peut admettre l'envie, le besoin de faire entendre des choses d'aujourd'hui à travers une œuvre magistrale créée voilà trois siècles, même si cela peut poser quelques problèmes d'interprétation.

La mise en scène de cette nouvelle production se révèle en revanche bien plus décevante, et pour l'essentiel en décalage, voire en contradiction, avec le propos dramatique.