Liège : Les Nuits de septembre ou le voyage perpétuel

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Du 4.9 au 11.10, les « Nuits de septembre » dérouleront leur faste dans la cité ardente. Traditionnellement, avec Namur, l’entité la plus aventureuse des Festivals de Wallonie, elle voit son goût pour les voyages à travers le temps et l’espace qui font le sel de sa programmation devenir la thématique propre des Festivals de Wallonie.

Appelé à témoigner sur cette correspondance, son directeur Frédéric Degroote répond : pour moi, c’est une constance que de considérer la musique comme un genre en perpétuel mouvement. J’aime donc suivre les artistes, compositeurs et interprètes, dans leurs voyages au fil du temps mais aussi observer les mélanges de la création à travers les époques et les lieux. Certes j’adapte parfois ma programmation pour accueillir des projets spécifiques des Festivals de Wallonie comme le 7.10 au salon littéraire l’ensemble Satellite pour un programme de musique de chambre qui nous fait voyager de Bach à la musique d’aujourd’hui.

Le voyage, lui, est inhérent à la musique ancienne mais on peut aussi de moins en moins la dissocier des musiques traditionnelles et de l’oralité. Le voyage existe aussi entre les genres et les pratiques et c’est une des tendances les plus vivaces de la musique ancienne aujourd’hui.  

Face à une telle thématique, je pouvais en fait m’en donner à cœur joie, sans jamais revenir à des choses que j’avais déjà faites. Toute l’Europe est présente cette année, à l’exception du monde slave. Mais ma programmation cultive aussi une de mes passions, l’intimité qui me pousse à investir des lieux plus discrets comme l’écrin merveilleux du salon littéraire.

Et cet appétit de la découverte, on va le décliner avec une infinie variété de styles et de genres en fonction des endroits visités.

La dynastie Järvi et Arvo Pärt : une lignée, trois vecteurs

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Après Daniel Barenboim, notre série sur les liens entre interprètes et créateurs de notre temps se poursuit avec un cas d'exception : non pas un artiste, mais trois, réunis dans une même dynastie et consacrés depuis plus de six décennies à l'œuvre du plus célèbre des compositeurs estoniens.

Pärnu, un lien qui traverse

À Pärnu, à l'été 2025, Paavo Järvi refermait son festival estival par une exécution monumentale du Credo d'Arvo Pärt. Le geste, sur le moment, ressemble à une célébration parmi d'autres — le compositeur estonien s'apprêtait à fêter ses quatre-vingt-dix ans le 11 septembre suivant, et le monde musical préparait ses hommages. Il engage pourtant beaucoup plus qu'une déférence générationnelle : ce Credo-là referme, cinquante-sept ans plus tard, une boucle familiale et politique dont le premier maillon avait été frappé le 16 novembre 1968, dans la salle de l'Estonia Concert Hall de Tallinn, par le père du chef qui dirigeait ce soir-là à Pärnu.

Ce père, c'est Neeme. Entre lui et Paavo, il y a Kristjan, le cadet, qui a lui aussi consacré à Pärt plusieurs disques importants, dont un enregistrement de référence gravé à Berlin pour les soixante-quinze ans du compositeur. Trois chefs, une seule famille, une même œuvre pendant plus de six décennies : ce phénomène de filiation dynastique autour d'un compositeur vivant est à peu près unique dans la vie musicale contemporaine, et il mérite qu'on cesse de le résumer à la formule paresseuse « Neeme et son fils Paavo ».

Une dynastie et une œuvre

Les Järvi n'ont pas seulement défendu Pärt : ils l'ont accompagné dans trois géographies successives, à trois moments historiques distincts, avec trois orchestres différents, et selon trois logiques qu'il vaut la peine de distinguer. Neeme est le créateur historique du corpus tallinnois d'avant le silence, celui d'un compositeur soviétique et estonien. Kristjan est le passeur intime de la période berlinoise, celui qui recueille et grave l'amitié familiale nouée dans les années 1960. Paavo est le continuateur estonien, celui qui, à travers son festival et son orchestre de Pärnu, rapatrie la ligne Järvi-Pärt sur le sol de ses origines.

Ces trois rôles se recouvrent parfois, mais ils ne se confondent pas. Les nommer distinctement permet aussi de comprendre ce qu'ils partagent — un même compagnonnage biographique, en famille, depuis plus d'un demi-siècle — et ce qui les distingue d'une entreprise d'une autre nature, celle par laquelle Manfred Eicher a porté la stature planétaire du compositeur via ECM à partir de 1984. Ces vecteurs procèdent de logiques différentes qui, à l'échelle de l'œuvre, se sont conjuguées plus qu'opposées.

Neeme : la création d'un corpus (1961-1972)

Neeme Järvi devient chef régulier de l'Orchestre symphonique de la Radio estonienne en 1960, chef principal en 1963. Sa collaboration avec Pärt, encore jeune diplômé du Conservatoire de Tallinn, commence dès 1961 par l'inscription d'un oratorio de l'étudiant dans un programme de concert. Les créations s'enchaînent sur un peu plus d'une décennie : Perpetuum mobile immédiatement après le diplôme en 1963, la Symphonie n° 1 « Polyphonique » en 1964, le concerto pour violoncelle Pro et contra en 1967, Credo en 1968, la Symphonie n° 3 en 1972 — cette dernière dédiée à Järvi lui-même.

L'ossature du Pärt d'avant le silence — celui du sérialisme, du sonorisme et de la technique du collage, aujourd'hui occultée par le triomphe ultérieur du tintinnabuli — est portée pour l'essentiel par Järvi, même si d'autres chefs, notamment Eri Klas, s'y sont également impliqués. Elle est aussi gravée pour la première fois sous sa direction : dès 1969 paraissent sur vinyle la Symphonie n° 1, Perpetuum mobile, Collage über B-A-C-H et Pro et contra, seules traces sonores disponibles pendant près de vingt ans du Pärt sériel. C'est un régime d'exclusivité de fait, qui n'a d'équivalent dans l'histoire récente que dans quelques cas — Britten et Pears, Chostakovitch et Mravinski.

Le point de bascule est le Credo du 16 novembre 1968. L'œuvre incorpore un texte latin — profession de foi christologique et citation du Sermon sur la montagne — sur une trame musicale qui saccage par le collage un Prélude en ut majeur de Bach. Järvi passe outre les instances habituelles de l'Union des compositeurs et de la section culturelle du Parti, laisse la salle et l'orchestre découvrir la nature réelle du texte lors des dernières répétitions, et dirige. La création provoque un scandale, le public exige un bis qui est accordé, puis l'œuvre disparaît des programmes pour dix ans. Pärt entre dans son fameux silence de huit ans qui aboutira au tintinnabuli. Järvi voit sa carrière soviétique s'éroder jusqu'à l'émigration en 1980. La famille Järvi est mise sur liste noire par le régime pour ce même geste.

Igor Markevitch, le compositeur retrouvé

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Igor Markevitch (1912-1983) : Concerto pour piano ; Cinéma Ouverture ; Cantique d’amour ; Lorenzo il Magnifico. Jonathan Powell, piano ; Sarah Maria Sun, soprano ; Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin ; Johannes Kalitzke, direction. 2026 Livret en anglais et en allemand. 57′33. eda records EDA 56 — 57′33.

Le rythme latin fait vibrer Rocamadour

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Jusqu’au 26 août, Rocamadour, l’un des villages les plus visités de France, vit au rythme de la musique essentiellement classique et/ou sacrée. Le 18 août dernier, avec Alain Pérez, musicien cubain, Emiliano Gonzalez Toro, ténor d’origine argentine, Thomas Enhco, pianiste et arrangeur naviguant entre la musique classique et le jazz, et The Amazing Keystone Big Band, la Misa Criolla s’est transformée en un moment joyeux, rythmé et résolument dansant.

Tous les concerts devant être joué dans la vallée de l’Alzou, aux pieds du sanctuaire sur les rochers, ont été déplacés aux ruines de Hospitalet, pour des raisons climatiques. Inauguré la veille, ce lieu qui se situe en hauteur assure davantage de fraîcheur et offre plus de confort à la fois aux musiciens et aux spectateurs.

Zubin Mehta, parcours multiples

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Zubin Mehta : The Philharmonic Edition – Vienna, Israel, London, New York. Béla Bartók (1881-1945), Ludwig van Beethoven (1770-1827), Hector Berlioz (1803-1869), Ernest Bloch (1880-1959), Johannes Brahms (1833-1897), Anton Bruckner (1824-1896), Ernest Chausson (1855-1899), Frédéric Chopin (1810-1849), Antonín Dvořák (1841-1904), Édouard Lalo (1823-1892), Franz Liszt (1811-1886), Gustav Mahler (1860-1911), Felix Mendelssohn (1809-1847), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Niccolò Paganini (1782-1840), Giacomo Puccini (1858-1924), Maurice Ravel (1875-1937), Gioachino Rossini (1792-1868), Camille Saint-Saëns (1835-1921), Pablo de Sarasate (1844-1908), Franz Schmidt (1874-1939), Franz Schubert (1797-1828), Robert Schumann (1810-1856), Richard Strauss (1864-1949), Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Giuseppe Verdi (1813-1901), Henri Vieuxtemps (1820-1881), Antonio Vivaldi (1678-1741), Richard Wagner (1813-1883), Franz Waxman (1906-1967), Carl Maria von Weber (1786-1826). Arthur Rubinstein, Vladimir Ashkenazy, Radu Lupu, Lang Lang, Itzhak Perlman, Isaac Stern, Pinchas Zukerman, Shlomo Mintz, Ida Haendel, Ivry Gitlis, Sayaka Shoji, Boris Belkin, David Garrett, Daniel Benyamini, Tabea Zimmermann, János Starker, Mischa Maisky, Joan Sutherland, Montserrat Caballé, Kiri Te Kanawa, Ileana Cotrubaș, Christa Ludwig, Leontyne Price, Barbara Hendricks, Anne Sofie von Otter, Angela Gheorghiu, Carol Neblett, Antonella Banaudi, Shirley Verrett, Luciano Pavarotti, Plácido Domingo, Alfredo Kraus, Peter Pears, Sherrill Milnes, Dmitri Hvorostovsky, Leo Nucci, Tom Krause, Nicolai Ghiaurov. Wiener Staatsopernchor, John Alldis Choir, Wandsworth School Boys' Choir. Wiener Philharmoniker, Israel Philharmonic Orchestra, London Philharmonic Orchestra, New York Philharmonic, Berliner Philharmoniker, Orchestre du Royal Opera House Covent Garden, Orchestre du Maggio Musicale Fiorentino. Enregistré entre 1965 et 2013. Livret en anglais (textes de David Patmore, James Jolly et Cyrus Meher-Homji). 1 coffret de 57 CD Deutsche Grammophon 4839055.

Atalanta, HWV 35 de Georg Friedrich Händel aux Innsbrucker Festwochen der Alten Musik

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Atalanta est très vraisemblablement l'opéra le moins souvent joué de Händel. Il ne s'agit pourtant pas d'une œuvre de jeunesse ni d'une pièce mineure, mais du résultat d'un concours de circonstances adverses : un livret italien incohérent — pour ne pas dire niais — d'auteur inconnu, basé sur le récit La Caccia in Etolia de Belisario Valeriani, et une commande de circonstance, avec les empressements habituels pour répondre au projet de mariage de Frédéric-Louis de Hanovre, prince de Galles, avec la princesse Augusta de Saxe-Gotha. Et aussi pour riposter à la rivalité du théâtre d'opéra concurrent de celui de Händel, l'Opera of the Nobility, où l'on joua pour l'occasion La festa d'Imeneo de Nicola Porpora. Atalanta fut créé en mai 1736 au premier Covent Garden. Il faut insister sur la beauté de la musique : si Händel n'a pas trouvé l'inspiration théâtrale idoine, des airs comme le Care selve de Meleagro ou Come la tortorella langue d'Irene sont des moments saillants parmi bien d'autres.

À Innsbruck, ce sont principalement les lauréats du précédent Concours Cesti qui assurent les rôles, accompagnés d'un orchestre en état de grâce, celui de la Schola Cantorum Basiliensis. Rappelons que l'éclat de cette institution est né de l'initiative du richissime chef d'orchestre et mécène Paul Sacher et de l'arrivée à l'école du talentueux violoncelliste August Wenzinger, qui s'est mis à l'œuvre pour récupérer le jeu de la viole de gambe, totalement perdu au début du XXᵉ siècle, et pour retrouver les pratiques instrumentales et vocales du baroque. Elle est toujours constituée des brillants étudiants de la maison, dont on rappellera ici la lumineuse performance du violoncelliste Nathan Artigues et de la claveciniste Ariana Radaelli, qui ont tenu le continuo aux côtés du chef Andrea Buccarella. J'ai souvent exprimé ma préférence pour un continuo discret qui n'écrit pas une nouvelle partition, à la manière raffinée de William Christie ou Gustav Leonhardt. Hier, la nouvelle partition était franchement très nourrie, et cependant… très belle ! On s'en réjouira. Quant à Buccarella, sa direction est délicate ou déterminée, au besoin ; il contribue en permanence à l'irradiation d'une énergie qui traverse tout le plateau.

L'OSM et Rafael Payare, héroïques !

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Second concert de l'Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de Rafael Payare à la Philharmonie nationale de Varsovie dans le cadre du festival Chopin et son Europe. Ce soir, la focale se déplace vers d'autres horizons : Debussy et Strauss encadrent le passage obligé chopinien, cette fois confié au vainqueur du dernier Concours international Chopin, l'Américain Eric Lu.

Retour à Varsovie très attendu pour le pianiste américain de vingt-sept ans, dont la victoire au 19ᵉ Concours international Chopin en octobre 2025 avait divisé les commentateurs. Fait notable, on l'attendait dans le Concerto n° 2, celui qu'il avait défendu en finale : il opte pour le Premier, comme pour marquer un déplacement et se soustraire à toute reprise commémorative.

Ce qui frappe d'emblée, c'est la maturité de l'artiste et sa volonté d'imposer une lecture très personnelle du texte. Eric Lu privilégie des tempi nettement retenus, parfois même étirés, dans une conception qui refuse le brillant facile et cherche la profondeur du chant chopinien. Ce n'est pas le Chopin d'un jeune lauréat de concours : c'est celui d'un artiste déjà aguerri, qui assume la pleine responsabilité de ses options. Une telle démarche engage nécessairement le chef : Rafael Payare doit suivre cette conduite lente, au risque d'une massification de l'accompagnement — l'orchestre s'épaississant par moments dans les tempi tenus. On peut légitimement ne pas aimer ce Chopin qui semble chercher parfois davantage à démontrer qu'à toucher : la proposition divise, même si le public présent ce soir lui était intégralement acquis. L'Allegro maestoso s'étire, quand la RomanceLarghetto — offre des moments suspendus absolument magiques, où le chant se déploie dans une écoute intérieure qui justifie rétrospectivement les options du pianiste ; le Rondo conclusif, à l'inverse, manque un peu de nerf et de peps, comme retenu par la ligne d'ensemble. On peut discuter ces choix, on leur accorde leur cohérence : le soliste défend sa vision avec constance, et une longue ovation le salue, lui qui avait été plébiscité par ce même auditoire à l'automne dernier. En bis, il offre le Prélude n° 15 op. 28 — la « Goutte d'eau » —, page méditative qui prolonge naturellement l'atmosphère intérieure de sa Romance.

Côté purement symphonique, le programme s'ouvrait sur L'Isle joyeuse de Debussy, dans la très rare orchestration de Bernardino Molinari (1922). Pièce de choix pour entrée en matière : elle convoque le gros effectif orchestral pour un véritable patchwork, un festival de couleurs où chaque pupitre trouve sa lumière. On retrouve ici tout ce qui fait la longue affinité de l'Orchestre symphonique de Montréal avec la musique française — cette finesse de trait, ce sens des textures et cette manière d'ourler les phrases qui distinguent la phalange canadienne dans ce répertoire. Rafael Payare travaille les demi-teintes autant que les élans et parvient à peindre, avec la matière orchestrale de Molinari, une composition néo-impressionniste qui restitue la fresque pianistique de Debussy dans toute sa vibration lumineuse.

« Il Trionfo del Tempo e del Disinganno » aux Innsbrucker Festwochen der Alten Musik

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« Le Triomphe du Temps et du dessillement » serait l'œuvre parfaite pour faire ses adieux à un Festival auquel notre René Jacobs a consacré une énergie et un talent plus que remarquables. Rappelons qu'il y a dirigé plus de trente opéras différents au cours des dernières vingt-cinq années. Ironie du destin, le « Temps » en a décidé autrement et Jacobs, miné par ses divers soucis de santé, a dû céder la baguette à son fidèle et aussi talentueux assistant depuis longtemps, Attilio Cremonesi, lequel a prononcé, à l'issue du concert, quelques mots empreints d'émotion, provoquant une très sincère « standing ovation ».

Le texte concocté par le cardinal Benedetto Pamphilj, l'un des mécènes de Händel lors de son séjour de jeunesse à Rome, est une réflexion philosophique en forme de dialogue platonicien sur le cours du temps et ses effets sur la beauté, la jeunesse, le plaisir et les illusions. Parfaitement adapté pour une rétrospective sur la carrière d'un grand musicien comme Jacobs qui a consacré précisément toute sa vie à répandre la beauté et le plaisir. La pièce, que Händel termina au printemps 1707 et créa le même été, contient, sous le texte « Lascia la spina, cogli la rosa », la première version du célébrissime « Lascia ch'io pianga » du Rinaldo de 1711. À côté d'un foisonnement créatif, où des airs de la plus redoutable virtuosité côtoient des moments d'introspection, il faut remarquer l'imagination que le teuton déploie pour varier les timbres et les dispositions du continuo, où l'on trouve sans doute aussi la main de Jacobs, un maître absolu en la matière. Les musiciens qui ont travaillé avec lui savent qu'il est capable de porter la minutie de ses interprétations jusqu'à réaliser note par note l'intégralité du continuo…

Rafael Payare et l’Orchestre symphonique de Montréal, la somme des ambitions

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L’Orchestre symphonique de Montréal ouvrait le 23 août 2026 le festival Chopin and His Europe à la Philharmonie de Varsovie. Quelques heures avant le concert, son directeur musical Rafael Payare recevait Crescendo — retour sur cette tournée européenne qui démarre une saison chargée, sur la parution d’un couplage inédit Daphnis et Chloé / Sacre du printemps, sur les projets discographiques. Rencontre avec l’un des chefs d’orchestre les plus charismatiques de notre temps, qui déborde d’énergie au pupitre et d’idées pour ses programmes.

Nous sommes ici à Varsovie, ville que vous connaissez bien. Je vous avais vu diriger en 2013 dans le cadre de l’Easter Beethoven Festival, avec la Septième symphonie de Beethoven. Après le concert, Elżbieta Penderecka me confiait : « ce garçon fera une très grande carrière ». Revenir aujourd’hui avec votre Orchestre symphonique de Montréal revêt-il pour vous une signification particulière ?

Cette tournée se préparait depuis plusieurs années.  Mais dès les premières discussions autour de la tournée, j’ai dit : nous serons à Varsovie, donc nous devons y venir avec une pièce de Penderecki. Même si le Maître nous avait quittés, son épouse Elżbieta Penderecka serait présente, et cela me tiendrait à cœur. Malheureusement, elle est décédée entre-temps ; mais il me tenait particulièrement à cœur que cet hommage à Penderecki soit aussi un hommage à elle. La Pologne m’apporte toujours beaucoup de bonheur : j’y ai dirigé la Sinfonia Juventus, l’Orchestre philharmonique de Varsovie, la Sinfonietta Cracovia. Beaucoup de choses se sont nouées ici. Y revenir en dirigeant une œuvre de Penderecki, c’est particulier, bien sûr.

Ce concert ouvre le festival Chopin and His Europe. Présenter l’Orchestre symphonique de Montréal dans un grand festival européen — comme celui-ci, ou comme celui d’Édimbourg qui a précédé cette étape de la tournée — cela compte-t-il pour vous ?

C’est essentiel. L’orchestre — vous l’entendrez ce soir — possède une sonorité, une manière de jouer que je trouve remarquables. Les enregistrements en témoignent, mais l’expérience du live demeure autre chose. Être invité à des festivals aussi différents et aussi prestigieux nous réjouit — et bien évidemment, Chopin and His Europe est l’un des plus importants au monde.

L’OSM n’est-il pas l’un des orchestres qui tournent le plus actuellement ?

C’est la 60ᵉ tournée de l’OSM, et la cinquième avec moi — ce qui fait presque une par an. La saison qui vient sera exceptionnelle : si nous n’avons pas tourné l’an passé, nous allons vivre de grands moments avec une série de concerts en Californie en octobre à San Francisco, Los Angeles et San Diego. 

Ce soir, vous dirigez la Symphonie n°10 de Chostakovitch, avec laquelle vous avez fait en février dernier vos débuts à la tête de l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam. Un enregistrement de la Symphonie n°7 avec l’Orchestre symphonique de San Diego doit paraître à la fin de l’été. Qu’est-ce qui vous touche personnellement chez Chostakovitch ?

Avec Chostakovitch, on croit souvent que tout se joue à la surface, que le message tient entier dans ce que l’on entend d’emblée. C’est une illusion. Il y a chez lui une profondeur qui refuse toute réduction à la déferlante de décibels des tutti ou à la tristesse ; en juger ainsi, c’est passer à côté. Chostakovitch n’a jamais été le compositeur d’un « pour moi, la vie est dure » — pas du tout. Les épreuves se dressent devant lui, on sent le monde frapper son âme, mais toujours il avance. Qu’un musicien y parvienne, je trouve cela inouï. Il y a la force, la virtuosité, certes — mais il y a tout le reste : la permanence d’être mal compris, la condition de vivre entre deux mondes, l’expérience d’entendre les autres vous dire ce que vous n’êtes pas. Je l’adore. Je suis en empathie totale avec son art.

J’ai vu que cet été, vous avez dirigé au Festival de Lanaudière au Canada la Suite scythe de Prokofiev, une œuvre qui n’est pratiquement jamais entendue et qui reste rare au programme des chefs d’aujourd’hui. Comment décidez-vous d’élargir ainsi votre répertoire ?

C’est une pièce magnifique, et j’ai voulu la diriger pour plusieurs raisons. Tout d’abord, de nombreuses pages du répertoire russe me parlent comme un langage que je connaîtrais d’instinct, un peu comme ma langue maternelle qu’est l’espagnol. La Suite scythe fait partie des œuvres qui me touchent particulièrement. Il faut dire que j’avais déjà joué cette partition, comme corniste, sous la direction de Claudio Abbado lors d’une de ses visites au Venezuela. C’était alors la première fois que je me trouvais face à elle, et je me suis dit : voilà une pièce pour moi. Elle n’est certes pas facile à programmer, car elle réclame de gros effectifs. Mais nous avons pu la donner au Festival de Lanaudière, et elle sera également au programme de notre tournée californienne à l’automne prochain. Nous allons la jouer à San Diego lors d’un concert commun avec l’OSM et mon autre orchestre, l’Orchestre symphonique de  San Diego.