Début de tournée prometteuse de l’ONCT avec Tarmo Peltokoski à la Philharmonie de Paris
En septembre dernier, le tout jeune prodige finlandais Tarmo Peltokoski dirigeait son premier concert en tant que nouveau directeur musical de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse (avec, déjà, une Symphonie de Mahler : la Deuxième). Il y avait été nommé avec, de la part des musiciens, un enthousiasme et une unanimité rares, encore perceptibles quelques mois plus tard. Après une courte absence pour des problèmes de santé, il retrouvait ses musiciens le 27 février dernier, à Toulouse, pour un programme qu’ils devaient emmener pour une longue tournée européenne. Laquelle commençait par la Philharmonie de Paris, en ce 4 mars.
En ouverture, le Prélude à L’Après-midi d’un faune (1894) de Claude Debussy (1862-1918), « illustration très libre du beau poème de Stéphane Mallarmé » selon les propres mots du compositeur. La flûte éthérée de Mélisande Daudet (qui semble démarrer seule, sans signe du chef) donne le ton de la vision onirique de Tarmo Peltokoski. Il a une gestique minimale, assez fascinante, tout en obtenant des musiciens un mélange de discipline (malgré quelques très légères imprécisions dans la mise en place des vents) et de liberté. Il semble peindre la musique, avec toutes ses nuances (rarement ce terme n’aura autant justifié son double sens, pour la musique comme pour la peinture) et ses couleurs. Aucun soliste ne tire la couverture à lui. C’est comme un long rêve, tendre et poétique, à la limite du statique mais finalement fort envoûtant.
Suivait Schelomo, rhapsodie hébraïque pour violoncelle et orchestre (1916) d’Ernest Bloch (1880-1869), avec en soliste la fantastique violoncelliste argentine Sol Gabetta. Le titre vient du personnage de Salomon, dont la pièce s’inspire. Cependant, le compositeur précise : « Dans quelle mesure c’est juif, dans quelle mesure c’est juste Ernest Bloch, de cela je ne sais rien. » De fait, c’est une œuvre riche et contrastée, en trois mouvements enchaînés.
Sol Gabetta a un son extrêmement concentré. Si Tarmo Peltokoski dirige comme un peintre, elle joue comme un sculpteur d’argile, malaxant le son de son instrument (splendide Matteo Goffriller fabriqué à Venise vers 1730) avec une intensité magnifique, dans tous les registres. Son extrême-grave peut être véritablement abyssal. Elle a une souplesse de main gauche qui lui permet de jouer de longues phrases sans la moindre discontinuité, ni sonore ni expressive, de telle sorte que la tension ne retombe pas une seconde. Sur le plan artistique, elle est en équilibre constant sur le trépied (assise qui assure la meilleure stabilité possible) : intelligence du texte – maîtrise technique – engagement émotionnel. Du très grand art, toujours au service de la profondeur de la musique.
Bloch a particulièrement soigné une orchestration luxuriante (12 bois, 11 cuivres, 2 harpes, célesta, percussions et cordes). Sol Gabetta a une sonorité qui se projette tellement bien que l’orchestre pourrait, quand il l’accompagne, être par moments davantage présent. Non qu’il ne soit attentif. La soliste a d'ailleurs une manière de solliciter du regard les musiciens et les pupitres avec lesquels elle dialogue qui crée une complicité immédiate et perceptible. À noter un duo entre le hautbois de Louis Seguin et le basson de Guillaume Brun remarquablement incisif.
En bis, elle reste avec le même compositeur, mais avec une pièce beaucoup plus méditative : Prière (1924), la première du triptyque From Jewish life (à l’origine pour violoncelle et piano, ici avec accompagnement des cordes de l’orchestre). L’émotion dans la salle est palpable.
Après l’entracte, place à la Première Symphonie (1888) de Gustav Mahler (1860-1911). Tarmo Peltokoski dirige par cœur. Comme pour Debussy, de dos on ne le voit pas donner le départ. Il demande des nuances tellement piano que les violons peinent quelque peu à maintenir leurs harmoniques de façon parfaitement continue, et que le public doit tendre l’oreille. L’effet n’en demeure pas moins captivant. Il donne de ce morceau une vision printanière, volontiers joyeuse, voire rigolarde (avec quelques ralentis qui peuvent prêter à sourire). Le temps ne se gâte jamais vraiment. Tout au plus des brumes matinales dont nous sentons qu’elles vont rapidement se dissiper. Avec une gestique étonnante qui rappelle presque les arts martiaux, le chef transmet à l’orchestre une énergie euphorisante pour la fin du mouvement.
Tarmo Peltokoski donne beaucoup de relief, à la fois de nuances et de vitesses, au second mouvement. Les musiciens s’amusent beaucoup ! Dans le Trio central, il accompagne les glissades des cordes avec beaucoup d’éloquence et d’humour.
Place au mouvement lent, avec son fameux thème de Frère Jacques, en mineur, exposé avec clarté par la contrebasse de Pierre Héquet, presque sans vibrer. Tarmo Peltokoski joue à fond la carte parodique, et c’est un régal des oreilles comme des yeux.
Il démarre le Finale sur les chapeaux de roue, en une impétueuse et orageuse tempête, qu’il calme le plus tard possible. Il exacerbe les contrastes de ce long et complexe mouvement dramatique. Au risque d’un manque d’unité ? Peut-être. Mais celle-ci n’est-elle pas à mettre sur le compte de la fougue de la jeunesse ? Si oui, alors torts partagés, entre le compositeur (28 ans) et le chef d'orchestre (24 ans) ! Ce qui est certain, c’est que l’on ne s’ennuie pas un instant. À la fin, comme demandé par Mahler, les 7 cors jouent d'abord le pavillon en l’air, puis se lèvent pour une conclusion brillantissime. Le public est conquis.
L’Orchestre national du Capitole de Toulouse ne sonne certes pas comme les plus prestigieuses formations symphoniques. Il montre cependant de très belles qualités. Il est à espérer qu’après Michel Plasson qui l’a porté pendant 35 ans, puis Tugan Sokhiev qui est resté 17 années à sa tête, le mandat de Tarmo Peltokoski soit suffisamment long pour lui faire franchir encore un cap supplémentaire. Cela paraît spécialement bien engagé !
Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 4 mars 2025
Crédits photographiques : Charles d’Hérouville