A l’OSR, un Petrouchka à la rescousse

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A la veille d’une importante tournée qui doit les amener à Munich, Cologne, Brême, Anvers et Lille, l’Orchestre de la Suisse Romande et son chef titulaire, Jonathan Nott, revêtent leur tenue officielle (pratique se raréfiant au cours de la saison !) pour présenter au Victoria Hall les deux programmes donnés en alternance. 

Le second s’ouvre par le deuxième des mouvements symphoniques d’Arthur Honegger, Rugby, écrit en 1928 et créé par Ernest Ansermet et l’Orchestre symphonique de Paris le 19 octobre de la même année. De cette brève page de huit minutes, Jonathan Nott s’ingénie à dégager le fauvisme sauvage qu’accentue la stridence des bois, auxquels finit par répondre le cantabile des violons. Les échanges entre les diverses sections s’achèvent par une choral qui surprend l’auditeur abasourdi. 

Intervient ensuite la pianiste géorgienne Khatia Buniatishvili, qui devait être l’interprète du Premier Concerto de Tchaikovsky et du Troisième de Rachmaninov mais qui, Dieu sait pourquoi, n’a jeté son dévolu que sur la première des œuvres susmentionnées. Artiste ô combien médiatisée comme une rockstar pour son physique avantageux, elle attaque à la tronçonneuse ce pauvre opus 23 si galvaudé en arrachant les accords de l’introduction, n’hésitant pas à modifier les valeurs rythmiques par un rubato hors de propos pour soumettre l’Allegro con spirito subséquent à une vélocité ahurissante malaxant les basses. Les traits en octaves tiennent de la volée de flèches tirée par un arbalétrier insensé que le chef tente d’apaiser en osant laisser affleurer le canevas mélodique. En de trop brèves accalmies, la cadenza bénéficie d’un jeu clair où s’insinuent de méditatives inflexions que récupérera l’Andantino semplice, avant que le tout ne soit englouti par le Prestissimo médian, haletant comme une pouliche qui avalera en deux tours de piste l’Allegro con fuoco conclusif. Aberrant ! Mais la volonté d’épater le bourgeois a un impact immédiat sur nombre d’auditeurs non-connaisseurs qui applaudissent à tout rompre. La mine réjouie, la pianiste enchaîne trois bis, un Clair de lune de Debussy diaphane par ses demi-teintes liquides, un choral de Bach pondéré encadrant la Friska de la Deuxième Rhapsodie Hongroise de Liszt tournant au tohu-bohu orgiaque. Au terme de ce numéro de cirque, l’on en vient à se demander où était donc la musique …

En seconde partie, Jonathan Nott propose une partition inscrite par atavisme dans les gènes de l’OSR, Petrouchka d’Igor Stravinsky, présentée judicieusement dans la version originale de 1911 que Pierre Monteux créa avec les Ballets Russes à Paris le 13 juin de la même année. La Fête de la Semaine Grasse débute confusément dans une sonorité touffue que le triangle, oubliant son entrée, évide d’une mesure et demie. Néanmoins, le discours finit par trouver son équilibre à partir de la Danse russe, gorgée de liesse populaire. Les deux tableaux Chez Petrouchka et Chez le Maure jouent subtilement sur la richesse des timbres avec le piano glissant une note intimiste que commenteront tristement clarinette et clarinette basse jusqu’à ce que la trompette fasse danser la Ballerine devant le potentat avachi. La dernière scène montre une exubérance jubilatoire qui ridiculisera les lourds piétinements de l’ours, tout en dessinant à la pointe sèche la ronde des cochers. Presque irréel apparaîtra le bruissement des cordes s’apitoyant sur la fin tragique du malheureux pantin, tandis que la trompette acide fera dodeliner son effigie de chiffon au sommet du théâtre de foire. Trois accords vides, un dernier, appoggiaturé… et le public décerne des ovations ô combien méritées au chef et à l’orchestre en large formation.

Paul-André Demierre

Genève, Victoria Hall, le 13 février 2023

Crédits photographiques : Thomas Mueller

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