Bach au luth par Jakob Lindberg : tact et castimonie
Bach on the Rauwolf lute. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Prélude en ré mineur BWV 999 ; Suite en fa majeur BWV 1006a ; [arrgmt J. Lindberg] : Fugue, Largo BWV 1005 ; Suite en ut majeur BWV 1007 ; Sonate en sol mineur BWV 1001 ; Chaconne en ré mineur BWV 1002. Jakob Lindberg, luth. Livret en anglais, allemand, français. Septembre 2020. TT 87’59. BIS 2552
Il y a trente ans, en juillet 1992, Jakob Lindberg gravait Bach sur un luth de Michael Lowe : les BWV 995-998 et déjà la Suite BWV 1006a qui nous revient dans ce vaste album d’une heure et demie. Depuis une quarantaine d’années, et presque autant de disques, le virtuose suédois reste fidèle au label BIS qui nous propose ici un nouveau parcours dans l’œuvre du Cantor, notamment issu du corpus pour violon (Sonates et Partitas BWV 1001, 1002, 1005) et violoncelle (BWV 1007). Jakob Lindberg a procédé aux arrangements et transcriptions qu’il estime adaptés à son luth, ici un précieux spécimen de Sixtus Rauwolf (Augsburg, c1590) dont il avait déjà livré en 1996 un portrait musical (Dufault, Mouton, Kellner, Pachelbel, Weiss). On nous le présente comme un des plus vieux « en état jouable avec sa table d’harmonie », certes modifié en 1715 pour le plier au répertoire et style de l’époque, qui sont ceux des œuvres ici abordées.
Comparer le Prélude en « ré mineur » avec l’enregistrement incandescent qu’en a récemment offert Jadran Duncumb (Audax, chroniqué dans nos colonnes le 28 novembre dernier) montre combien le voyage sera ici moins audacieux, mais non moins fertile. On pourrait s’arrêter sur chaque mesure et commenter le soin du détail, les subtiles relances, les fines nuances qu’exhale la palette de Jakob Lindberg. La déhiscence des phrasés libère ses spores en toute délicatesse, sans la moindre crispation, avec un naturel qu’on apprécie dans le Largo tiré de la troisième sonate. Lyrisme lucifuge, qui aime l’ombre et les replis, même dans les conquêtes de lumière du célèbre Prélude de la Suite en ut majeur qui sous ces doigts conclut sans bacquer. La diction n’est pas des moins prévisibles ni des plus ardentes (on aimerait davantage de danse dans la Courante, de discours dans la Sarabande) et pourtant ce règne du sessile ménage une respiration inspirée et agissante (quel art de la rupture dans la continuité pour la Gigue !).
La transition vers la Suite BWV 1006a s’éveille soudain vers une impatience, une capacité d’entraînement qui fait tout avancer sans avoir l’air d’y toucher : le flux imperceptiblement contrarié mais fier d’ouvrir ses calices nous vaut un admirable Prélude. Ce maître qui enseigne depuis quatre décennies, on en reconnaît toute l’expérience et l’expertise dans cette Loure qu’il dessine exquisément. Point une leçon qui se donnerait des airs ou se piquerait de mots, et pourtant tout aspirant de l’instrument pourrait étudier cet album. Les brises qui courtisent la Gavotte sont d’un vent qui secoue à peine le feuillage, tout en paroles furtives et mines esquissées. Dialogue en grâce qu’on retrouve dès le Menuet suivant et place cette lecture sous les auspices d’un pastoralisme stylisé, digne de Watteau.
Aucune démonstration d’éloquence dans ce récital, guidé par le bon goût et le juste sentiment qui affleurent sans ostentation, temple des émois fragiles et fugaces : l’Adagio de la Sonate BWV 1001, au ras du souffle, la continence de la Fugue qui nonobstant en dit long sur les vertus de construction de la forme et de façonnage des humeurs dont s’honore Jakob Lindberg. Lequel nous quitte sur une Chaconne de basse impédance, pour mieux accueillir la profondeur du chant et nous envoûter par un toucher pulpeux. Cette page confirme ultimement combien le medium de ce luth patrimonial est un baume. Et pour n’en rien laisser perdre, la captation oint comme pas un.
Son : 9,5 – Livret : 8,5 – Répertoire : 10 – Interprétation : 9,5
Christophe Steyne