Bach et Abel comme en rêve : dialogue inspiré, sous l’archet de Lucile Boulanger

par

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : transcriptions de Lucile Boulanger d’après des extraits des BWV 846, 1009, 1012 (« Suite en ré majeur »), BWV 999, 1013 (« Solos en sol mineur »), BWV 964, 1000, 1001, 1003 (« Sonate en la mineur »). Carl Friedrich Abel (1723-1787) : WKO 205-209 (« Solos en ré mineur »), BWV 186, 187, 190, 196, 200 (« Solos en ré majeur »), WKO 212 (transcription en gigue). Lucile Boulanger, basse de viole. Livret en français, anglais, allemand. Décembre 2020. TT 42’53 + 47’42. Alpha 783

Bach n’a rien laissé pour la viole seule ? Qu’importe ! Suites pour violoncelle, Sonates pour violon, Prélude pour luth en ut mineur… : pour son premier album solo, Lucile Boulanger a butiné dans le répertoire (principalement) pour cordes du Cantor, par elle-même transcrit, et elle le mêle à des pièces d’Abel tirées du « Manuscrit Drexel 5871 ». Gambiste renommé : un des meilleurs, et derniers de l’époque, comme le montre le portrait de Thomas Gainsborough, peint peu avant la naissance de Beethoven. Né à Köthen, l’année où Bach quitta cette ville pour s’installer à Leipzig, où il lui enseigna probablement quand le jeune Carl Friedrich fut envoyé à l’école de la Thomaskirche. Est-ce donc un dialogue de génération, entre maître et élève, qu’illustre ce double-album ? Structuré par tonalité, et partagé en deux volets : « la chair, l’esprit », quoique le livret ne dise rien de cet axe thématique ni en quoi s’y rattacheraient les œuvres (la présence de deux fugues sur le CD 2 fournit-elle un gage de cérébralité ?). 

Chaque versant débute par des bariolages qui ouvrent et sondent l’espace sonore : premier prélude du Clavier bien Tempéré, Arpeggio d’Abel. Non comme un paon qui fait la roue, ni comme une vestale qui agite son panier d’offrande. Mais comme un kaléidoscope qui étourdit la rationalité et prépare au voyage poétique qui s’offre à nous, fruit de l’intuition mais aussi de l’étude. Car l’artiste indique avoir privilégié quelques pages qui existent sous différentes adaptations instrumentales de la main de Bach (exemple BWV 964/1003) afin de « comparer deux versions pour en créer librement une troisième ». L’oreille généalogiste pourra s’attacher à ces réseaux d’orthologie si elle est tentée de reconstituer l’inspiration du résultat final, mais le mélomane pourra surtout s’abandonner à la séduction spontanée de ce récital.

Auquel la splendide captation d’Aline Blondiau infuse sa part d’éblouissement : aucune respiration de la François Bodart n’échappe aux micros ; la résonance des graves prolonge les appuis de l’archet, dans une osmose de plein spectre. La plastique sonore n’empêchera pas de saluer les qualités techniques et stylistiques de la soliste. La densité des mouvements contrapuntiques se ventile d’un souffle qui voit loin ; la grâce des sarabande, sicilienne, moderato, adagio est une leçon d’élégance ; la chorégraphie des gavotte, gigue, bourrée, de l’allegro conclusif ne quitte pas les pointes. Brio et subtilité nous invitent à un bal du côté du rêve. N’en déplaise à l’arbitraire dichotomie du programme, l‘esprit triomphe incessamment de la matière, la chair a conquis des élytres. Heureux projet, interprétation littéralement merveilleuse : en une heure et demie arrachée au temps et à la pesanteur (mais ne craigniez rien d’évanescent, l’imaginaire est palpable), Lucile Boulanger nous rappelle combien « les fées sont d’exquises danseuses », comme l’on dit chez Debussy.

Son : 10 – Livret : 8 – Répertoire : 9-10 – Interprétation : 10

Christophe Steyne

 

 

 

 

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