Le beau crescendo du Guillaume Tell de Rossini à l’Opéra de Wallonie-Liège
Il est des œuvres que nous connaissons tous : ainsi notamment le Messie de Haendel, le Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss ou encore le Guillaume Tell de Rossini. En fait, ce que nous connaissons, c’est juste un moment de ces œuvres : l’Hallelujah du Messie, l’introduction du Strauss, l'Ouverture du Guillaume Tell. Et cela parce que ces séquences-là, la publicité ou le cinéma s’en sont emparés, nous les ont en fait imposées. Mais les œuvres en elles-mêmes, dans leur version intégrale, nous les ignorons.
Et voilà que l’Opéra de Wallonie nous invite à en découvrir davantage à propos de la version lyrique de l’héroïsme helvétique : le Guillaume Tell de Rossini !
Une œuvre qui n’est pas en tête des palmarès des productions lyriques. A juste titre, pourrait-on dire, si l’on considère sa longueur, le développement de ses intrigues et la concrétisation de ses différents épisodes chantés, dansés ou confiés au chœur. C’est long, très long, souvent très discursif et illustratif.
C’est pourquoi l’œuvre est toujours amputée - elle a même été charcutée – de l’un et l’autre de ses moments, de ses airs.
Mais à Liège, rejoignant en cela le point de vue d’Alberto Zedda, un maître es-Rossini, Jean-Louis Grinda n’a presque pas touché à ses actes I et II. Ce qui, à mon avis, pose problème : nous restons essentiellement les auditeurs-spectateurs d’un récit qui ne nous implique pas vraiment. On découvre, on comprend. Mais il n’y a pas cette identification-répulsion essentielle au bonheur lyrique, qui nous happe dans les grandes œuvres du répertoire, avec notre participation empathique aux douleurs de la Traviata, au dilemme de Tosca, aux souffrances de Mimi, aux noirceurs de Scarpia ou de Iago.
Heureusement, les grands moments des actes III (avec la fameuse scène de l’arbalète et de la pomme) et IV nous accrochent, nous captivent, dans une émotion qui va crescendo. Une deuxième partie de représentation qui justifie l’accueil plus que chaleureux du public pour cette production.
La scénographie d’Eric Chevalier est modeste : un plateau vide, des panneaux mobiles au fond, qui, quand ils s’ouvrent, révèlent des paysages divers, et qui, habilement, à l’acte III, offrent une galerie surélevée aux sbires de l’infâme Gessler. Ce plateau vide est bien utile pour les nombreuses apparitions et interventions convaincantes (ils ont été bien préparés par Denis Segond) des choeurs, ainsi que pour les moments chorégraphiques conçus par Eugénie Andrin.
La mise en scène de Jean-Louis Grinda « orchestre » efficacement cette partition visuelle, qui ne manque pas d’affrontements, d’épisodes d’harmonie sentimentale ou patriotique, de situations dramatiques. J’ai beaucoup apprécié ce moment où le peuple helvétique, soumis aux injonctions abominables de « l’infâme Gessler » tourne encore et encore en rond dans une sorte de « On achève bien les chevaux ». C’est très fort.
Musicalement et vocalement, la soirée est réussie. J’ai assisté à la troisième représentation, et ce que j'ai vécu est typique de ce que l'on appelle « le spectacle vivant ». Le soir de la première, certains de mes collègues ont souligné quelques problèmes de balance sonore des instruments, de précipitation dans le rythme de la direction d’orchestre, d’une voix peu convaincante. C’était ce soir-là. Ce dimanche, la production avait trouvé son rythme et toutes ses couleurs. Stefano Montanari épousant avec l’Orchestre et les Chœurs de l’opéra les sinuosités d’une partition contrastée, émouvante, guerrière, glorieuse, menaçante, sentimentale, patriotique.
Les solistes ont constitué une belle équipe : on savait que ces deux routiers du rôle que sont Nicola Alaimo-Guillaume Tell et John Osborn-Arnold Melchtal ne décevraient pas. Ils ont convaincu. Il en va de même avec la Mathilde de Salome Jicia, l’Hedwige d’Emanuela Pascu, le Jemmy d’Elena Galitskaya (qui donne belle consistance à ce « second rôle »), le Gessler d’Inho Jeong. Même plaisir d’entendre Patrick Bolleire-Walter Fürst, Ugo Rabec-Melchtal, Tomislav Lavoie-Leuthold, Nico Darmanin-Ruodi et Kresimir Spicer-Rodolphe.
La longue et belle représentation de ce « Guillaume Tell » s’est conclue sur de longs et beaux applaudissements.
Liège, Opéra royal, 17 mars 2025
Stéphane Gilbart
Crédits photographiques : J.Berger-ORW