Le Trio Wanderer prolonge avec éclat le bicentenaire de César Franck

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César Franck (1822-1890) : Quintette avec piano en fa mineur FWV 7 ; Sonate pour violon et piano en la majeur FWV 8 ; Trio concertant pour piano, violon et violoncelle en fa dièse mineur FWV 1, op. 1 n° 1. Louis Vierne (1870-1937) : Quintette en do mineur pour cordes et piano op. 42. Trio Wanderer ; Catherine Montier, violon ; Christophe Gaugué, alto. 2022. Notice en français, en anglais et en allemand. 118.20. Un album de deux CD Harmonia Mundi HMM902318.19.

Le présent album est dédié à la mémoire de Nicolas Angelich, décédé le 18 avril 2022, à moins de 52 ans. Le violoniste du Trio Wanderer, Jean-Marc Phillips-Varjabédian, dans un texte inséré dans la notice, rend un vibrant hommage amical au pianiste américain avec lequel il s’est souvent produit en concert. Il évoque notamment le souvenir de master-classes à La Roque d’Anthéron auxquelles ils ont tous deux participé, leur programme commun étant la Sonate et le Quintette de Franck. Cet hommage à l’en-allé est aussi, pour le Trio Wanderer, un témoignage qui vient s’ajouter à ceux qui ont honoré le bicentenaire de la naissance de Franck. Avec cet enregistrement de juillet et septembre 2022 effectué au Théâtre Auditorium de Poitiers, l’ensemble démontre qu’il ne pouvait manquer d’ajouter sa pierre à l’édifice. Pour notre plus grand plaisir, car le programme est tout simplement magnifique.  

Avant d’aborder les pages de Franck, attardons-nous au couplage judicieux du premier disque, où le Quintette du Liégeois de naissance en précède un autre, celui de Louis Vierne. Né à Poitiers, presque aveugle de naissance, ce dernier a été élève de Franck peu de temps avant la disparition de son maître, puis de Widor dont il sera le suppléant aux orgues de Saint-Sulpice, avant d’être titularisé en 1900 à l’orgue de Notre-Dame de Paris, poste qu’il occupera pendant trente-sept ans, jusqu’à son décès. Le catalogue de Vierne, qui comptera parmi ses élèves Marcel Dupré, Maurice Duruflé ou Bernard Gavoty qui lui consacrera une biographie (Buchet-Chastel, 1980) est dominé par sa musique pour orgue qui a fait passer au second plan ses pages pour orchestre, ses pièces vocales et sa musique de chambre. Malgré sa quantité limitée, celle-ci mérite toute considération. 

Les circonstances du Quintette de Vierne sont douloureuses. Pendant la période de la Première Guerre mondiale, il souffre des yeux, subit des interventions chirurgicales et est contraint de demeurer dans le noir pendant de longs mois. En novembre 1917, il apprend la mort sur le front de son fils aîné, Jacques, à peine âgé de dix-sept ans. Vierne compose un quintette à sa mémoire qu’il achève en mai 1918. Au moment où il met une dernière main à ce qu’il nommera lui-même, dans une lettre à un ami, un ex-voto, un autre deuil le frappe, celui de son frère cadet, lui aussi tué au combat. Dans ce contexte tragique, l’œuvre en trois mouvements prend une dimension d’infinie souffrance, au cœur d’un climat sombre et recueilli, qui gronde aussi de colère face au destin dans le Poco Lento-Moderato initial au cours duquel le violoncelle se déploie tristement. L’expressivité contrastée du Larghetto sostenuto s’accompagne de couleurs dramatiques et pathétiques, avant l’Allegro molto risoluto, dont la véhémence peut se décliner à la manière d’une dénonciation de la guerre. Un peu plus de trente minutes poignantes pendant lesquelles le Trio Wanderer (Jean-Marc Phillips-Varjabédian au violon, Raphaël Pidoux au violoncelle et Vincent Cocq au piano), évolue à corps perdu, avec Catherine Montier au violon et Christophe Gaugué à l’alto, soulignant la densité du propos romantique, la tension permanente qui happe le cœur de l’auditeur et l’incessante douleur qui traverse le discours musical. Superbe interprétation, qui vient se placer au premier rang d’une discographie courte mais intéressante, près de celles, déjà ancienne, de Jean Hubeau avec le Quatuor Viotti (Erato, 1983) ou, plus récente, de l’équipe formée par Muza Rubackyté avec le Quatuor Terpsycordes (Brilliant, 2016).

Revenons à Franck, qui occupe les trois quarts de l’album. Le Quintette en fa mineur, composé après plus de trente-cinq ans de désertion de la musique de chambre, date de 1879. Cette partition aux accents passionnés est rendue avec vigueur, dans des tempos enlevés, qui retiennent l’attention dès les premières notes. L’expressivité, la dramatisation, l’architecture du propos collectif sont soulignées avec une conviction qui emporte tout sur son passage, le lyrisme venant sans cesse renforcer une atmosphère chaleureuse qui donne à chaque mouvement une vraie splendeur plastique. Le Lento con molto sentimento central est dénué de toute emphase, tant il est soutenu par une intensité permanente. On retrouve ici la réussite récente du Trio Wanderer, avec les deux mêmes solistes, dans un superbe programme Schumann (Harmonia Mundi, 2021). De nombreuses versions du Quintette de Franck existent au catalogue. La présente vient s’inscrire dans le peloton de tête des interprétations du XXIe siècle, en raison de ses qualités de force, de souffle et d’épanouissement.

Le second volet de l’album est réservé à Franck seul. L’œuvre de jeunesse qu’est le Trio op. 1 n° 1, publié en 1843 et dédié au Roi des Belges Léopold Ier, est une page de composition cyclique, au sein de laquelle gravitent des accents contemplatifs ou élégiaques, avec une partie de piano prépondérante (l’instrument est cité en premier lieu dans l’intitulé), à l’écriture appréciée par Liszt. Le Trio Wanderer détaille le tout avec clarté. La Sonate pour violon et piano de 1886 est dédiée à Eugène Ysaÿe ; on sait qu’elle a fait couler beaucoup d’encre. Le violon altier de Jean-Marc Phillips-Varjabédian, qui joue sur un instrument parisien de Charles-François Gand, dit Gand Pères, de 1840, constitue avec Vincent Cocq et son Steinway de Hambourg (2016), un duo inspiré. Complices de longue date au sein du Trio Wanderer, les deux partenaires, sonorité ardente de l’archet et élans colorés du clavier, livrent une lecture lumineuse et vivante, pleine de spontanéité, d’émotion contrôlée, de hauteur de vue et de noblesse. Elle confirme la réussite de cet album qui vient s’ajouter aux meilleures réussites de la commémoration du bicentenaire de Franck, avec l’intérêt complémentaire non négligeable de la belle partition de Louis Vierne.

Son : 10  Notice : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix 

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