Les offrandes amoureuses de la pianiste Angela Hewitt

par

Love Songs. Robert Schumann (1810-1856), arr. Franz Liszt (1811-1886) : Liebeslied ‘Widmung’ S566 ; Frühlingsnacht. Robert Schumann, arr. Leopold Godowski (1870-1938) : Du bist wie eine Blume op. 25 n° 4. Franz Schubert (1797-1828), arr. Franz Liszt : Ständchen ‘Leise flehen’, seconde version S560 n° 7. Franz Schubert, arr. Gerald Moore (1899-1987) : An die Musik D547. Richard Strauss (1864-1949), arr. Walter Gieseking (1895-1956) : Freundliche Vision op. 48 n° 1. Richard Strauss, arr. Max Reger (1875-1916) : Morgen ! op. 27 n° 4 ; Nachtgang op. 29 n° 3 ; Allerseeelen op. 10 n° 8 ; Cäcilie op. 27 n° 2. Christoph Willibald Gluck (1714-1787), arr. Wilhelm Kempff (1895-1991) : Lamentation d’Orphée & Danse des esprits, d’après Orfeo e Euridice. Gottfried Heinrich Stölzel (1690-1749), arr. Angela Hewitt (°1958) : Bist du bei mir, tiré de Diomedes. Gustav Mahler (1860-1911), arr. Angela Hewitt : Adagietto de la Symphonie n° 5. Edvard Grieg (1843-1907) : Dernier printemps op. 34 n° 2 ; Ich liebe dich op. 41 n° 3. Gabriel Fauré (1845-1924), arr. Percy Grainger (1882-1961) : Nell op. 18 n° 1. Manuel de Falla (1876-1946), arr. Ernesto Halffter (1905-1989) : Siete canciones populares españolas, extraits. George Gershwin (1898-1937), arr. Percy Grainger : Love walked in. Percy Grainger, arr. Alexander Siloti (1863-1949) : Irish tune from County Derry. Angela Hewitt, piano. 2020. Notice en anglais. 75.57. Hyperion CDA68341.

En introduction à la copieuse et remarquable notice de quatorze pages qu’elle signe elle-même, la pianiste canadienne Angela Hewitt, originaire d’Ottawa, explique qu’elle a mis à profit la période d’inaction forcée de la pandémie pour concrétiser un projet de transcriptions de Love Songs qui était en attente depuis une bonne vingtaine d’années et avait été envisagé déjà, sans aboutir, avec Ted Perry, fondateur en 1980 du label Hyperion. Les années ont passé, Ted Perry est décédé en 2003, et Angela Hewitt, occupée par d’autres répertoires, n’a pu envisager cette réalisation concrète qu’à partir de mars 2020. L’enregistrement de ce récital a été effectué du 26 au 30 novembre suivants à la Kulturstiftung Marienmünster, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Et c’est un enchantement de chaque instant…

Née d’un père organiste et d’une mère professeure de musique, considérée comme une enfant prodige, Angela Hewitt (°1958) joue du piano dès ses trois ans, se produit en récital à neuf ans et étudie au Conservatoire de Toronto, puis à Ottawa avec le Français Jean-Paul Sevilla. En 1985, elle obtient le 1er Prix du Concours international Bach de Toronto qui réunit plus de cent cinquante participants venus d’une quarantaine de pays et commémore les trois cents ans de la naissance du Cantor. Elle va devenir l’une de ses interprètes de référence, la ville de Leipzig lui octroyant en 2020 sa médaille Bach ; elle est la première femme à être ainsi distinguée. Mais le répertoire d’Angela Hewitt est large et ses enregistrements nombreux : de Couperin à Scarlatti jusqu’à Messiaen, en passant par Mozart, Beethoven, Schumann, Liszt, Chabrier, Granados, Fauré, Debussy ou Ravel. 

Le jeu d’Angela Hewitt, tout en finesse, riche en couleurs, à la fois limpide et brillant, est l’un des plus éloquents de notre temps ; on la retrouve toujours avec un réel bonheur d’écoute. C’est encore le cas dans ce panorama de transcriptions qui met en évidence le monde du sentiment amoureux par le biais de morceaux choisis avec beaucoup de soin et dont le programme est d’une parfaite cohérence. Détailler ici les vingt-trois plages d’un disque qui allie le charme à la profondeur de l’expressivité et au dépouillement de l’âme serait une gageure. Le mélomane aura en tout cas grand profit à découvrir, au fil des pièces sélectionnées par Angela Hewitt, toute l’essence de la rédaction de sa notice, claire, érudite sans être pédante, et surtout révélatrice du contenu secret de chacune d’entre elles, les textes des lieder étant reproduits lorsque c’est nécessaire, offrant ainsi un parcours qui parle autant au cœur qu’à l’intelligence. 

Si les trois Schumann qui ouvrent le récital, transcrits par Liszt et Godowski, plantent un décor issu des Myrthen et du Liederkreis, hommage d’amour à Clara, le Ständchen de Schubert revu par Liszt est bien plus qu’un « chant du cygne » : il souligne avec une ferveur intime, qu’Angela Hewitt distille avec élégance, l’admirable texte, devenu paroles pianistiques, de Ludwig Rellstab. Quant à An die Musik, transcrit par Gerald Moore, il donne l’occasion à la virtuose de se souvenir de ce partenaire incomparable de maintes grandes voix. Au-delà de commentaires sur les œuvres et leurs arrangements, Angela Hewitt évoque à plusieurs reprises des interprètes dont le talent l’a frappée, et fait allusion à des sensations personnelles. C’est du plus haut intérêt. 

On s’attardera évidemment sur les quatre lieder de Richard Strauss arrangés par Max Reger, avec leur part de langage harmonique et d’extases mesurées, avec un Morgen ! de l’opus 27 dont la beauté mélodique confirme le sentiment éprouvé par le compositeur pour sa jeune épouse, Pauline de Ahna. Plus loin, le Nell de Gustave Fauré, inspiré par un voluptueux poème de Leconte de Lisle et transcrit par Percy Grainger, respire les couleurs du ciel et les vagues de la mer, alors que Love walked in de Gershwin revu par le même Grainger rappelle le film The Goldwin Fllies, sorti un an après le décès de l’auteur de Rapsody in blue. Manuel de Falla bénéficie d’un moment de sensualité avec les cinq dernières de ses sept chansons populaires espagnoles transcrites par son élève Ernesto Halffter. Comme un feu lyrique qui rougeoie, l’atmosphère des régions et des cités (Asturies, Aragon, Grenade), la berceuse à l’enfant ou l’allusion au flamenco, avec ses imitations de guitare réalisées par le piano, sont un plaisant éventail ibérique. Chez Grieg, le seul du programme à s’auto-arranger, le printemps, puis les élans du cœur, sont de vraies perles mélodiques.

Angela Hewitt a elle-même transcrit un air du Diomedes de Stölzel, un opéra créé en 1718 (intéressants détails autour du Petit Livre d’Anna Magdalena Bach), mais aussi l’’Adagietto de la Symphonie n° 5 de Mahler. La pianiste évoque un souvenir vénitien de janvier 2018 et d’une soirée où elle a presté avec l’acteur britannique Roger Allam sur le thème de l’Italie. Après une lecture par ce dernier des pages finales de Mort à Venise de Thomas Mann, Angela Hewitt a joué cet immortel Adagietto. La virtuose valide dans son texte le fait qu’il s’agirait d’une déclaration d’amour de Mahler à Alma Schindler qu’il allait épouser. C’est ainsi qu’elle envisage son interprétation qui se déroule comme un aveu aux accents extatiques presque douloureux. C’est l’un des sommets de ce récital qui est, lui aussi, une proclamation de tendresse, de confidence et de beauté esthétique. Pour ce programme, Angela Hewitt a choisi son instrument de prédilection, un Fazioli aux registres variés et aux graves marqués, qui l’a peut-être un peu consolée de l’irréparable perte de son magnifique Fazioli F278 personnel, malencontreusement détruit au début de 2020 lors d’un déplacement par des déménageurs. Elle enregistrait sur cet instrument, le seul à posséder quatre pédales, depuis 2003… 

Son : 10  Notice : 10  Répertoire : 8  Interprétation : 10

Jean Lacroix

 

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