Les symphonies de Chostakovitch par Dmitrij Kitajenko à Cologne, une réédition opportune
Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Intégrale des quinze symphonies. Marina Shaguch, soprano ; Arutjun Kotchinian, basse ; Chœurs de la Philharmonie de Prague ; Gürzenich-Orchestrer Köln, direction Dmitrij Kitajenko. 2002 à 2004. Notice en anglais. 753’ 10’’. Un coffret de 12 CD Capriccio C7435.
Les intégrales des quinze symphonies de Chostakovitch, pages représentatives d’un message artistique supérieur dont il faut aussi considérer la portée historique, ne manquent pas. On pense bien sûr d’abord à celle qui a été réalisée avec la Philharmonie de Moscou par Kiril Kondrashin (Melodiya/Chant du Monde), souvent marquée par l’âpreté et un souffle puissant, ou à celle, à l’écriture plus détaillée et en recherche de beauté plastique, de Bernard Haitink, à Londres et Amsterdam, dans une excellente prise de son (Decca). On y ajoutera, en termes qualitatifs, l’intégrale de Gennadi Rozhdestvensky (Melodiya), aux accents rugueux et sévères, et celles de Mariss Jansons (Warner), avec différents orchestres, de Vasily Petrenko (Naxos) à Liverpool, de Michael Sanderling à Dresde (Sony), et du fils du compositeur, Maxim, avec le Symphonique de Prague (Supraphon). On demeurera plus circonspect devant la lecture inégale de Mstislav Rostropovitch (Warner).
Bien des mélomanes, dont nous partageons l’avis, font grand cas aussi de l’intégrale réalisée par Rudolf Barshai (Brilliant), qui créa la Symphonie n° 14 en 1969. C’est avec un orchestre allemand, le WDR Sinfonieorchester de Cologne, que ce chef russe naturalisé israélien, qui fut proche du compositeur, a proposé sa vision sans failles, profonde et engagée. Et voilà qu’en ce début de commémoration des cinquante ans de la disparition du compositeur, le label Capriccio réédite une intégrale réalisée il y a deux décennies par une autre formation établie à Cologne, le Gürzenich, sous la direction de Dmitrij Kitajenko (°1940). Ses qualités n’avaient peut-être pas été mesurées à leur juste dimension, reconsidérée grâce à la nouvelle mise à disposition des quinze symphonies, gravées en studio, mais aussi en public pour six d’entre elles. Formé aux Conservatoires de Leningrad (dont il est originaire) et de Moscou, Kitajenko, a pris en charge, de 1976 à 1990, l’Orchestre philharmonique de Moscou où il succéda à Kiril Kondrashin. Sa carrière s’internationalisa ensuite : on le retrouva en Norvège, en Allemagne, en Suisse, au Danemark, mais aussi à Zagreb et à Séoul. A la tête d’une imposante discographie, chef invité par de nombreuses phalanges, il a enregistré régulièrement avec le Gürzenich de Cologne, notamment d’excellentes intégrales des symphonies de Prokofiev et de Rachmaninov, ainsi que des opéras de Tchaïkowsky. Les quinze symphonies de Chostakovitch, gravées entre 2002 et 2004, figurent, elles aussi, parmi ses grandes réussites.
D’une très bonne qualité technique, musicalement construite avec soin, la présente intégrale est à considérer d’abord de manière globale. L’impression d’ensemble est qualitative en termes d’engagement orchestral et de prise en considération des aspects dramatiques ou tragiques. Ceux-ci rappellent les circonstances, souvent douloureuses, de la vie de Chostakovitch, qui a vécu en pleine ère soviétique, avec des menaces fréquentes sur sa liberté personnelle. Sous cet angle, l’approche pleine de tensions de Kitajenko se révèle vraiment de circonstance et s’inscrit parmi les meilleures.
Une deuxième approche consiste à considérer chaque symphonie séparément, avec les nuances que l’on attend des pages héroïques, mais aussi de celles qui sont marquées par l’ironie, la dérision et le sarcasme. Réunies sur le premier disque du coffret, la Première, débordante d’une effervescente juvénilité qui la classe parmi les meilleures, et la Quinzième, avec son élévation de pensée quasi philosophique et son angoisse non dissimulée dans son économie de moyens orchestraux, sont deux remarquables versions en public, qui, réunies, forment comme une synthèse du destin du créateur. Quatre autres sont aussi issues de concerts : la Quatrième, composée après la crise provoquée par Lady Macbeth en 1934 et créée seulement en 1960, est d’une puissance frappante. La Septième, après sa gradation initiale, perd quelque peu de son unité avant de bien souligner les lenteurs psychologiques ; la Huitième déçoit, comme le numéro précédent, par une tension insuffisamment maintenue. Quant à la Onzième, elle développe avec efficacité la colère et l’espoir, les approches révolutionnaires de 1905 et ses épisodes tragiques, qui baignent dans un climat qui sait se révéler frénétiquement puissant.
Dans le prolongement de cette réussite, Kitajenko donne à la Douzième, cette fois en studio comme celles qui vont suivre, un poids d’authenticité qui fait oublier les lieux communs moins inspirés d’une partition qui exalte Lénine et les événements de 1917. Le chef a le réflexe intelligent de la prendre au sérieux. Il agit de même pour les Deuxième et Troisième, gommant les aspects de propagande idéologique pour se concentrer sur les côtés sauvages, alimentés, ici sans mauvais goût, par les chœurs de Prague. On sera moins séduit par la Cinquième qui, de façon surprenante, souffre, comme la Huitième, d’inexplicables baisses de tension.
On apprécie par contre hautement la verve et la fantaisie de la Sixième, le néo-classicisme de la Neuvième et l’ample progression de la Dixième et de son flux musical dans un troisième mouvement écrasant. Avec des solistes du chant qui se révèlent excellents, en particulier la basse Arutjun Kotchinian (Babi-Yar est déchirant), les Treizième et Quatorzième sont de parfaites lectures de ces symphonies à forte composante émotionnelle, avec, pour la seconde nommée, une texture que la formation réduite chambriste rend visionnaire.
En réalité, les réserves que l’on peut avancer de temps à autre sont affaire de détails dans une conception globale solide, qui met en valeur les timbres de pupitres précis et engagés, avec des cuivres toujours stimulants, jamais excessifs dans leur expressivité. On sort de ces longues heures de musique avec la sensation d’avoir une meilleure compréhension de l’univers de Chostakovitch, servi avec maîtrise. Une réédition opportune, enrichie d’une copieuse notice, que l’on placera en bonne place dans une discothèque dédiée au compositeur.
Note globale : 8,5
Jean Lacroix