L’heure où l’on dore, -la sonate en trio du Baroque français acclimatée pour violon et viole
The Golden Hour. Jean-Marie Leclair (1697-1764) : Sonate no 1 en ré mineur Op. 4, Sonate no 2 en si mineur Op. 13. Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755) : Sonate no 6 en ré majeur Op. 50. Louis-Antoine Dornel (c1680-c1757) : Sonate en si mineur Op 3 no 3. Jean-Féry Rebel (1666-1747) : Sonate no 6 en mi mineur Livre III. François Francoeur (1698-1787) : Sonate no 12 en mi majeur Livre II. Lucile Boulanger, viole de gambe. Simon Pierre, violon. Olivier Fortin, clavecin. 2022. Livret en français, anglais, allemand. 69’31''. Alpha 1059
Photographes et cinéastes connaissent l’heure dorée comme ce moment de la journée qui suit le lever du soleil ou précède son coucher. Une métaphore visuelle pour évoquer l’aube ou le crépuscule. En l’occurrence et respectivement, celui du violon et de la viole dans le répertoire chambriste sous la Régence. Esthétiquement, comme l’avance Lucile Boulanger dans le livret en forme d’interview, le projet confronte « défenseurs du pur goût français et adeptes de la musique italienne », dans un mariage de goûts réunis que chaque compositeur s’appropriera à sa guise. Un peu comme le jour et la nuit mêlent diversement leur empire en cette phase de transition circadienne.
Le CD décline ces noces par un programme de sonates pour violon et viole, spécifiquement écrites pour cette formation (quitte à ce que la viole endosse la partie de violoncelle) ou adaptées par les interprètes. Ainsi les deux Sonates de Leclair, que Simon Pierre et Lucile Boulanger ont attribuées à leur instrument, selon un parcours réciproque à celui que suivait le compositeur en déclinant à deux violons le Trio en ré majeur de l’opus 2 (partition de 1728 revue dans l’opus 13 de 1753). Transcription encore pour la Sonate de Dornel, tirée de son opus 3 pour deux dessus (flûtes, violons, hautbois…)
La plupart du temps seul à se charger du continuo, le clavecin a fort à faire pour faire oublier une basse d’archet. Olivier Fortin précise qu’il a opté pour un modèle « français de très belle facture, qui pouvait offrir une sonorité très longue et des basses généreuses », sans que la notice ne nous renseigne sur la facture, et sans que les micros ne lui offrent un poids, une présence qui pourraient véritablement contrebalancer la concertation des cordes. N’en reste pas moins un médium riche et habité qui soutient harmonieusement le dialogue des deux partenaires.
Manœuvrant le curseur entre l’italianisme bon teint de Leclair (ici acclimaté avec une éloquence sans exubérance) et l’élégance compassée de Dornel, les territoires stylistiques se traduisent par un investissement interprétatif à la hauteur des enjeux. Nos colonnes ont déjà salué le talent de Lucile Boulanger dans son premier album, confirmé dans le superbe portrait croisé qu’elle consacra à Johann Sebastian Bach et Carl Friedrich Abel. On retrouve son aquiline vivacité dans la fièvre inculquée au Récit gai de Rebel, et sa légèreté de trait dans le demi-caractère de l’Adagio de Francœur, impeccablement dessiné avec le violon de Simon Pierre, dont les arabesques et le tramage polyphonique osent une fière parole dans la Courente consécutive. De tels moments amènent à se pencher avec intérêt, avec plaisir sur ce disque qui interroge et étend ingénieusement le giron de la sonate en trio sous le règne du jeune Louis XV.
Christophe Steyne
Son : 8,5 – Livret : 8 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 8,5