Pierre Fontenelle, de New York à Seattle

par

Roots. Oeuvres de : Andrea Casarrubios (1988-), Caroline Shaw (1982-), Punch Brothers, Reena Esmail (1983-), Mark Summer (1958-). Pierre Fontenelle, violoncelle.   2025. Livret : français, anglais. 66'02''.Cypres. CYP4666. 

Roots est un premier disque (solo) pour le violoncelliste belgo-américain Pierre Fontenelle, né à Arlon (cette localité – pourtant chef-lieu de province – dont on ne parle, au journal télévisé, qu’en l’accolant à la ville de naissance de James Ensor : « d’Arlon à Ostende », dit-on, signifiant par-là la distance maximale que l’on puisse parcourir dans notre petit pays avant d’en franchir les frontières), transplanté à Seattle (dit-on, là-bas, « from New York to Seattle » ?) où il découvre, en autodidacte, le violoncelle avant de consolider sa connaissance de la musique et de l’instrument à Luxembourg, en France et en Belgique. De cette dualité d’origines, Fontenelle fait un atout double : le premier album arpente la musique contemporaine américaine, le second – à venir – parlera de celle née en terre belge.

Quitte à spécifier, il propose une vision de l’Amérique contrastée : avec Julie-O, écrite par le violoncelliste Mark Summer (star des Grammy Awards) à un moment où il cale sur une pièce pour quatuor à cordes (le Turtle Island String Quartet), dans laquelle il use de « toutes les techniques […] apprises au violoncelle pour jouer du jazz, du rock’n’roll, du violon et du blues » et Three Dots and a Dash, du groupe de bluegrass Punch Brothers (l’accordéoniste Frin Wolter ajoute ici sa pulsation structurante à une foison d’événements musicaux allègre et déroutante), c’est la plaine de l’Ouest qu’on entrevoit, le saloon, les Stetson, les crachoirs et les chevaux pas toujours sellés.

Andrea Casarrubios, espagnole vivant aux Etats-Unis, rappelle à quel point le pays s’est construit sur les flux de personnes – une immigrée parmi les millions que l’inénarrable Donald veut chartériser – alors que Seven, qui, pièce charnière de l’album, nous ouvre le monde musical de Pierre Fontenelle, joue, avec une habileté (obscène de subtilité), des sentiments contrastés vécus lors de la pandémie : la mort est à nos portes et l’envie de vivre crie en nous. J’avais été séduit par les pièces de la compositrice (elle aussi violoncelliste) lors du Brussels Cello Festival, en novembre 2024, impression que je confirme ici, d’autant plus que Speechless (avec Max Charue aux vibraphone, cymbale et marimba) ébouriffe par une tension émotionnelle déchirante (dans laquelle le soliste frétille) aux sonorités en suspension.

La new-yorkaise Caroline Shaw, décidément sur tous les fronts, pose, elle, l’héritage de la côte Est : in manus tuas (une partition plutôt ouverte) et Boris Kerner (pour violoncelle et pots de fleurs – nombre, taille et façon de les utiliser notés de façon précise) rappellent qu’une musique est aussi pensée. Reena Esmail use de ses origines indiennes (l’héritage musical hindoustani) et de son imprégnation occidentale (elle vit sur la côte Ouest) pour créer une musique aux relents puissants et colorés : Sandhiprakash (« la jonction de la lumière ») parle du coucher et de lever de soleil, mais aussi du Tippet Rise Art Center, un énorme ranch dans le Montana – que la compositrice imagine sans l’avoir encore vu ; Varsha naît d’une commande (collective) pour le projet Haydn Seven Last Words, où il s’agit d’écrire des interludes entre chacun des quatuors de Haydn – ici sur base d’une combinaison de raags hindoustanis, traditionnellement chantés pour faire venir la pluie.

Le choix des pièces de ce premier volume est à la fois audacieux et revigorant – je trépigne à l’idée de l’assortiment du futur « d’Arlon à Ostende ».

Son : 9 – Livret : 8 – Répertoire : 8 – Interprétation : 8

Chronique réalisée sur base de l'édition digitale.

Bernard Vincken

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