Pour Satie, Mardirossian convie ses Gymnopédistes

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Satie et les Gymnopédistes. Erik Satie (1866-1925), Dominique Lawalrée (1954-2019) ; Denis Fargeat (1967-) ; Gavin Bryars (1943-) ; Sebastian Gandera (1963-) ; Willy Dortu (1902-1982) ; Claire Vallier (1979-) ; Edouar Léon Théodore Mesens (1903-1971) ; John Cage (1912-1992) ; Henri Cliquet-Pleyel (1894-1963) ; Ricardo Viñes (1874-1943) ; Adrian Knight (1987-) ; Germaine Tailleferre (1892-1983). François Mardirossian. 139’02" – 2023 – Livret : français et anglais. Ad Vitam Records. AV 230615. 

Mon premier contact avec la musique d’Erik Satie remonte à mes 23 ans, quand j’achète, curieux plus qu’informé, le triple vinyle paru sur le label américain Everest (Piano Music / Orchestral Music / Symphonic Drama Socrate) et qu’un ami, croisé par hasard au retour du centre-ville dans le métro, lui-même musicien (claviériste dans un groupe de rock – c’est alors le genre auquel je consacre l’essentiel de mon attention) me dit son admiration pour ce compositeur atypique – je tombe bien entendu sous le charme des gymnopédies et autres gnossiennes, titillé par l’ironie drolatique des titres.

Avec Satie et les Gymnopédistes, double album particulièrement généreux, François Mardirossian poursuit une exploration du répertoire pianistique qui prend la forme d’une mission, celle de porter aux oreilles de ses contemporains une musique d’aujourd’hui pourtant centenaire – et cette ambiguïté temporelle se marque jusqu’à son propre portrait, en gris dans le livret, évocateur d’un début de siècle qui n’est pas le sien mais qu’il aurait pu vivre.

Satie sur disque est bien moins rare qu’en concert et les premières Gnossienne ou Gymnopédie ne sont pas loin de se positionner comme des succès au hit-parade d’une musique, classique, que l’on retrouve pourtant moins au conservatoire que sur le pupitre de pianistes amateurs, mais Mardirossian donne aux 46 pièces du premier disque une vie, un relief, une chaleur – celle qui fuse du corps, ces degrés synonymes de vitalité, qui se moquent bien de savoir ce que Satie veut signifier en nommant de Pièces Froides ses Airs à faire fuir et ses Danses de travers, aux atmosphères entre la tragédie et la foire – et un doigté pétri de l’humanité que cet original, par ailleurs compositeur, ne parvient pas, malgré ses rigidités biscornues, ses costumes de velours et son piano désaccordé, à enfouir totalement.

A cette pierre à l’édifice Satien, le pianiste français (formé à Bruxelles) ajoute sa réjouissante envie de mettre en lumière des œuvres inédites et d’autres qu’il a lui-même suscitées : parmi celles-ci, citons la richesse de New Gnossienne (after Satie) n° 1 de Gavin Bryars (l’ambassadeur de Satie eu Royaume-Uni, au même titre que John Cage aux Etats-Unis) et la sérénité ambient des Various Occupations d’Adrian Knight – pourtant inspirées par l’absurdité surréaliste des « occupations variées » décrites par Satie dans son court article de 1913, La journée du musicien.

Joyeux Satieversaire, improvisation toute en amicale sensibilité de Denis Fargeat pour l’anniversaire de Mardirossian, fait le lien avec les pièces jamais enregistrées, telles les miniatures d’Edouard Mesens et de Willy Dortu – deux belges, le premier devenu peintre surréaliste à l’époque de Magritte, le second resté obscur –, ou le triptyque d’Henri Cliquet-Pleyel, un des membres de l’Ecole d’Arcueil (la ville de banlieue où réside Satie).

J’ai dit le disque généreux, parce qu’il déborde des notes de pianos (un Blüthner, un Steinway A, un Baldwin D, et même un Pleyel droit) et parce qu’il met en lumière certaines compositions, pas neuves, pas inédites, mais, pour certaines d’entre elles, poussiéreuses et risquant l’oubli, comme les trois pièces de Dominique Lawalrée (ce compositeur belge nourri à Satie autant qu’à Brian Eno, les Beatles ou Morton Feldman, qui se surnommait, avec une dérision Gelukéenne, le « gros plein de sons »), dont le splendide et vacillant Listen To The Quiet Voice, qui ouvre le deuxième CD et précède un ravissant L’ombre des couleurs.

Son : 8 – Livret : 8 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9

Chronique réalisée sur base de l'édition CD.

Bernard Vincken

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