Soir païen : flûte, voix et piano dans la génération Debussy
Soir païen. Philippe GAUBERT (1879-1941) : Soir païen, pour voix, flûte et piano. Jacques IBERT (1890-1962) : Deux Stèles orientées, pour voix et flûte. André CAPLET (1878-1925) : Une flûte invisible, pour voix, flûte et piano ; Ecoute mon cœur, pour voix et flûte. Maurice EMMANUEL (1862-1938) : Trois Odelettes anacréontiques op. 13, pour voix, flûte et piano. Maurice RAVEL (1875-1937) : Shéhérazade : La Flûte enchantée, pour voix, flûte et piano. Charles KOECHLIN (1867-1950) : Sonate pour deux flûtes op. 75. ; Poèmes d’automne op. 13 : Le Nénuphar, pour voix, flûte et piano. Albert ROUSSEL (1869-1937) : Deux Poèmes de Ronsard op. 26, pour voix et flûte ; Les Joueurs de flûte op. 27 pour flûte et piano. Maurice DELAGE (1879-1961) : Hommage à Roussel, pour voix, flûte et piano. Claude DEBUSSY (1862-1918) : La Flûte de Pan (Syrinx), pour flûte et narrateur. Georges HÜE (1858-1948) : Soir païen, pour voix, flûte et piano. Alexis Kossenko, flûte ; Anna Reinhold, mezzo-soprano ; Emmanuel Olivier, piano ; Sabine Devieilhe, soprano ; Magali Mosnier, flûte. 2020. Livret en français et en anglais. Textes des poèmes en français, traduits en anglais. 68.00. Aparté AP227.
Le présent CD est dédié In Memoriam Jean-Claude Malgoire, disparu en 2018 : les artistes de ce programme ont eu l’occasion de travailler avec lui à l’Atelier Lyrique de Tourcoing. Anna Reinhold et Sabine Devieilhe y furent une Mélisande de Debussy, Alexis Kossenko jouait dans la fosse ; il assura la continuité de la Grande Ecurie avec Emmanuel Olivier après le départ de Malgoire. C’est à Tourcoing, qu’ils appellent son « laboratoire » dans un texte-hommage en exergue du livret, qu’ils ont tissé des liens d’amitié. Ceux-ci se renforcent dans un récital poétique voué à la flûte, à la voix et au piano. La flûte de Kossenko, à laquelle vient s’ajouter celle de Magali Mosnier dans la Sonate de Koechlin, est un instrument du facteur Louis Lot (1807-1896). Elle date de 1880 et a appartenu à Joseph Rampal (1895-1983), qui la transmit à son fils Jean-Pierre Rampal (1922-2000) ; c’est cette flûte que le prestigieux soliste utilisa pour plusieurs enregistrements au cours de sa carrière. Magali Mosnier joue également sur une flûte de Louis Lot.
Le programme consiste en un éventail à multiples facettes, centrées sur des compositeurs, tous français, tous nés entre 1860 et 1890 (Georges Hüe anticipe de deux ans, ayant vu le jour en 1858), qui ont écrit pour la flûte et la voix et ont ainsi « exploité cette trouble alliance où les deux se confondent, se complètent ou se dissocient », comme le précise Alexis Kossenko lui-même dans l’une des notices. Le répertoire, souvent peu connu et peu fréquenté, propose une série de pièces où flûte et voix prédominent, parfois avec le piano (ici un Erard de 1902), sans la voix ou avec un récitant, comme la naïade en extase dans le troublant poème sensuel de Gabriel Mourey pour La Flûte de Pan de Debussy. Ce panorama diversifié s’inspire de la Grèce antique, de pays plus exotiques, comme l’Asie, ou de l’Orient évoqué par Ravel. Mais c’est aussi le paganisme qui est mis en évidence. Le titre du CD provient de la brève évocation initiale, due à Philippe Gaubert sur le Soir païen d’Albert Samain, dont le premier vers soupire ainsi : « C’est un beau soir couleur de rose et d’ambre clair. » Un autre Soir païen, qui, sous la plume d’André Lebey, est mis en musique par Georges Hüe : « La lune glisse sous les bois/Sa pâleur douce et opaline », mettra un terme au récital.
Tout au long de ce parcours musical de compositeurs qui s’inscrivent pour la plupart dans la génération Debussy, les poètes s’appellent Victor Segalen (Ibert), Victor Hugo ou Rabindranath Tagore (Caplet), Rémy Belleau ou Pierre de Ronsard (Emmanuel), Tristan Klingsor (Ravel), Ronsard à nouveau ou René Chalupt (Roussel), Edmond Haraucourt (Koechlin). Ces inspirations aux saveurs exotiques baignent dans une atmosphère raffinée, au cœur de laquelle le cœur parle à la sensibilité, la saveur à la couleur, la chaleur délicate aux secrets de l’âme. Des interventions instrumentales viennent parfois s’entrelacer entre les airs vocaux, comme la Sonate au parfum archaïsant de Koechlin pour deux flûtes (c’est ici que vient s’ajouter Magali Mosnier) ou Les Joueurs de flûte de Roussel pour flûte et piano, à la limpidité en miroir destinée à des virtuoses de l’époque.
Les interprètes sont à la hauteur du projet. Alexis Kossenko, que l’on connaît surtout pour ses prestations dans le domaine baroque (Bach, Charpentier, Vivaldi…) est très à l’aise dans cet autre moment de l’histoire de la musique ; il a le sens de la souplesse, du lyrisme intime et de la profondeur. A une exception près, Anna Reinhold chante tout, avec un timbre chaud, en s’adaptant à chaque compositeur ; c’est elle aussi qui, chair et volupté, est la naïade-narratrice du poème de Gabriel Mourey (rarement accessible sous cette forme) pour La Flûte de Pan de Debussy. Sabine Devieilhe n’intervient qu’à une seule occasion : pour souligner avec charme la délicatesse infinie des Deux Poèmes de Ronsard de Roussel (Rossignol, mon mignon…et Ciel, aer, et vens). Le piano Erard d’Emmanuel Olivier s’ajuste parfaitement à ses partenaires lorsqu’il est sollicité. Cet enregistrement, effectué à l’église luthérienne Saint-Pierre à Paris en avril et mai 2019, est un délicieux moment poétique que l’on savourera à doses mesurées, comme on manierait avec précaution de petits bijoux ciselés, pour mieux apprécier la magie qui s’en dégage et pour le climat entre des instruments qui se marient avec tant de bonheur complice. Complicité ? Elle est évidente sur la couverture, où les regards d’Alexis Kossenko, d’Anna Reinhold et d’Emmanuel Olivier semblent attendre l’arrivée du « beau soir couleur de rose et d’ambre clair » annoncé par Albert Samain. Bonheur ? Regardez la photographie du même trio, en plein milieu du livret : il se lit dans l’apaisement des visages. Mais à lui seul, celui de la cantatrice est une page de poésie enchantée.
Son : 9 Livret : 10 Répertoire : 9 Interprétation : 10
Jean Lacroix