Tableau vivant à Venise, avec le chant des gondoliers
Il gondoliere veneziano. Giuseppe Tartini (1692-1770) : Aria del Tasso. Antonio VIVALDI (1678-1841) : Concertos RV 90 « Il Gardellino », RV 105 et RV 107 : extraits. Domenico CERUTTI : Il passaggio notturno in gondoletta ; Il gondoliere veneziano. Pietro AULETTA (1693/94-1771) : Sono i zerbini come le rose. Johann Simon MAYR (1763-1845) : La biondina in gondoletta. André CAMPRA (1660-1744) : Tancrède : Tant de valeur. Anonymes : plusieurs chansons. Holger Falk, baryton ; Nuovo Aspetto ; Merzouga, composition électroacoustique. 2020. Livret en anglais et en allemand. Textes des airs chantés en langue originale, avec traductions en allemand et en anglais. 79.00. Prospero PROSP 003.
C’est sous le signe de Frédéric Nietzsche et de son admiration pour Venise qu’est placé ce délicieux CD, véritable oasis de bonheur à conseiller à tous ceux qui aiment la Sérénissime et rêvent de s’y rendre ou d’y retourner : l’authenticité et la fascination du lieu sont garanties. Nietzsche se rend à Venise plusieurs fois entre 1883 et 1888, année où il publie Ecce homo, ouvrage dans lequel il insère un poème reproduit en tête de la présente édition. Dans L’Europe romantique (Paris, Gallimard, 1949), Guy de Pourtalès a donné de ces vers magnifiques, dont nous ne reproduisons que les ultimes, une superbe traduction :
Mon âme, l’accord d’une harpe,
se chantait à elle-même,
invisiblement touchée,
un chant de gondolier,
tremblante d’une béatitude diaprée.
- Quelqu’un l’écoute-t-il ? ».
Cet appel nietzschéen a été entendu au plus haut degré dans cet enregistrement dont la présentation n’a pas oublié non plus la référence à Goethe en reproduisant un texte de son voyage dans la cité des Doges en octobre 1786, au cours duquel il emprunte une embarcation typique et se laisse bercer par les chants des gondoliers et par les bruits divers, clairs ou feutrés, qu’il entend dans le silence de la nuit qui s’installe peu à peu.
L’atmosphère de ce disque est celle d’un tableau vivant : en plus des airs chantés et des extraits instrumentaux, parfois en leur sein même, on découvre avec émerveillement, comme si l’on était au fil d’une promenade enchantée, des compléments électroacoustiques captés en direct par l’équipe Merzouga (Eva Pöpplein et Janko Hanushevsky) qui a sillonné avec le baryton Holger Falk les canaux, les ruelles et les placettes de Venise pour recueillir de multiples sons, de jour comme de nuit : délicats clapotis d’eaux, vagues, souffle léger du vent, aboiements de chiens, bruits de pas, rires, cris d’enfants ou de mouettes moqueuses, voix de pêcheurs qui s’interpellent, cloches des églises… mais aussi raclements de la rame du gondolier sur le bois de l’embarcation ou grincements de la charpente des quais lorsqu’un vaporetto accoste alors que le haut-parleur annonce en bruit de fond une station où l’on peut monter ou descendre à son gré. Tout cela est d’une vérité si proche que l’on peut presque la toucher, cette réalité, sinon du doigt, du moins par l’oreille. Et ceci, dans un état de ravissement permanent, car les airs, dans un contexte si concret, ne sont pas seulement inspirés par cette ambiance caractéristique mais ils en sont en quelque sorte la quintessence, l’esprit vivifiant et l’âme.
Les chants des bateaux et de leurs conducteurs si typiques sont mis en évidence à travers quelques airs illustratifs ou de courtes pages instrumentales qui dépeignent avec finesse et raffinement un univers unique au monde et qui relève de la magie. On est heureux de retrouver Tartini et l’intime cantabile de l’Aria del Tasso qui, en ouvrant le programme, installe ce climat d’admiration qui sera permanent. Bonheur aussi quand Auletta met en garde contre le narcissisme, lorsque Campra salue la beauté féminine alors que Mayr se souvient d’un rendez-vous caché qui dure toute la nuit. Que dire des deux airs de Cerutti, qui va jusqu’à personnifier la gondole et ses inflexions crépusculaires, ou laisser le rameur qui rêve de mariage donner son titre, Il gondoliere veneziano, à l’album tout entier, comme un hymne à l’amour auquel les mouvements de l’embarcation invitent ? Pour donner à ces bijoux d’harmonie une profondeur de champ, comment résister à la douzaine de chansons anonymes éparpillées tout au long de ce parcours comme des appels à la mélancolie bienheureuse, à la satisfaction des ondulations sur les lagunes, aux couleurs changeantes des marées ? Comment ne pas participer à cette joie de vivre ?
Dans cet espace où l’on se laisse bercer sans la moindre hésitation, le baryton allemand Holger Falk, que l’on a déjà entendu à la Monnaie, voix claire et diction impeccable, déploie toutes les facettes d’un chant qu’il caractérise selon les nécessités : langoureux, incisif, évocateur, ensoleillé, ironique, caustique, gouailleur, parfois à la limite du sanglot ; une série de photographies en couleurs montrent l’artiste en action, mimiques savoureuses à l’appui. Holger Falk est le guide idéal de cette mise en évidence d’un lieu où les canaux, les ponts, les petites places ombragées et les monuments historiques sont le reflet d’un art de vivre, bercé par le rythme de la gondole et la rame de son conducteur. Ici, tout est complicité. L’ensemble Nuovo Aspetto, fondé en 2011, s’est voué à la redécouverte de spécificités baroques inhabituelles. Il compte à son actif des enregistrements consacrés au Haydn le moins fréquenté, à Georg Reutter, à des pages de Caldara ou de Francesco Ratis. Au fil de la trentaine de plages que compte le présent album, violon, flûte, hautbois, violoncelle, viole de gambe, guitare baroque, harpe, luth et percussion s’en donnent à cœur joie pour donner à cette présentation vénitienne, au-delà de son attrait immédiat et de l’imagerie la plus populaire, une fragrance et une saveur incomparables. On saluera la qualité sonore de cet enregistrement de 2018 qui arrive à marier la musique et les bruits de la vie quotidienne d’une manière si lumineuse et si précise et à donner à ce projet l’aura de bonheur qu’il procure. L’album est très soigné : présentation cartonnée, portrait de Goethe par Tischbein transposé dans la cité des Doges, fragments de tableaux de Canaletto, photographies des artistes, le tout dans un tirage en édition limitée. Vu le projet, original, c’est une note globale que nous attribuerons à une telle réussite, véritable enchantement pour les sens.
Note globale : 10
Jean Lacroix