Mots-clé : Antony Hermus

Ars Musica 2024 : des semences entre les pavés

par

Urban Nature, c’est le thème du festival Ars Musica, dont le compte-rendu des concerts que j’ai pu voir arrive avec le décalage fomenté par une infection respiratoire plus résistante qu’un poilu de tranchée.

Samedi, c’est Satie ça te dit ?

Je démarre ma pérégrination biennale par une incursion aux Brigittines pour le concert de François Mardirossian, auquel je tiens d’autant plus que j’ai apprécié son (double) album Satie et les Gymnopédistes, paru il y a peu chez Ad Vitam : là comme sur la scène de la chapelle, le jeune pianiste, enjoué (il raconte, décrypte, empoche le public) et doué (un jeu souple et vivant, aux humeurs manifestes) parcourt le répertoire du compositeur d’Arcueil, une musique minimaliste avant l’heure, aux mélodies claires et aux harmonies dépouillées, aux titres d’un humour excentrique, une musique innovante et aux atmosphères évocatrices -Gymnopédies et Gnossiennes, bien sûr, mais aussi la New Gnossienne n° 1 de Gavin Bryars (un fan du Français, qu’il a contribué à faire connaître au Royaume-Uni), fruit d’une commande du festival Superspectives, ou la Danse pour un enterrement n° 2 de Claire Vailler, création imaginaire d’une pièce dont Satie n’a laissé que le titre. La salle est pleine, ravie et découvre, en bis, Listen To The Quiet Voice, morceau solennel et désarmant du regretté Dominique Lawalrée, compositeur et collaborateur de Crescendo-Magazine que Mardirossian s’acharne, dans un plaisir partagé, à faire émerger de l’obscurité.

La ville, c’est en Amérique du Nord

La même soir, à Bozar, le programme du concert d’ouverture d’Ars Musica, confié au Belgian National Orchestra dirigé par Antony Hermus, surprend : fougueux, populaire, nord-américain d’un bout à l’autre, puisant sur plus d’un siècle de répertoire. Pourquoi pas, sauf que l’ardeur du premier mouvement, Lex, de la Metropolis Symphony de Michael Daugherty (une ode aux cinquante ans de Superman – Lex Luthor est son ennemi juré – par un habitué des Grammy Awards), aux sifflets à bille énergiques martelant un rythme de course poursuite urbaine, cache difficilement l’ambiguïté du populaire -un terme qui désigne une musique accessible et appréciée d’un public large, mais aussi si limpide qu’elle manque des défis qu’une audience vigilante attend d’une musique « nouvelle ». Je me perds dans une orchestration qui se veut complexe mais que j’entends touffue, si contaminée par ses emprunts au jazz, au funk ou au rock, que je la reçois comme une pâtée disgracieuse où l’effet, à chaque tournant, l’emporte.

La Canadienne Keiko Devaux, élève de Salvatore Sciarrino (et boxeuse), s’en sort bien mieux, qui propose, avec Fractured Landscapes, une pièce superposant tradition et modernité, juxtaposant moments de tension/résolution et clusters mouvants, textures bruitées et tonalités pures, image de l’incessante adaptation du vivant (ici, les végétaux qui densifient leurs graines pour améliorer l’efficacité reproductive de leur chute) aux environnements urbains -une manière de survivre, bien sûr, mais aussi de façonner le paysage de la ville-, dialogue éclairé entre l’Urban et la Nature.

Le Concerto pour deux pianos et orchestre de Philip Glass, confié à Katia et Marielle Labèque, qui l’ont créé en mai 2015 à Los Angeles (une étape parmi de multiples collaborations), est un moment attendu : tant le compositeur américain que les pianistes françaises ont pris soin, lors de leurs carrières respectives (et presque aussi longues), de ne pas s’enfermer dans un répertoire -le premier fraye avec Steve Reich aussi bien qu’avec Patti Smith ou Aphex Twin, les secondes interprètent György Ligeti, Luciano Berio ou Pierre Boulez (« jouer de la musique contemporaine est une façon de rester vivante, de rester avec son époque ») comme du baroque ou de la musique expérimentale. La pièce, ambitieuse, a les épaules larges, ne manque ni d’emphase ni de puissance, mais le premier mouvement tripatouille, on n’est pas en place, c’est brouillon, on entend mal le doublement des figures des pianistes par les sections de l’orchestre, la continuité de la ligne mélodique ou rythmique, la tension sur scène est palpable -piquant alors que l’approche de Glass quant au concerto s’est peu à peu éloignée du soliste héroïque qui vainc l’orchestre pour aller vers une conception dans laquelle l’orchestre devient une extension du soliste-, avant un ajustement progressif qui sauve les deux mouvements suivants et rend aux sœurs Labèque la fluidité virtuose de leur jeu.

Je ne sais que penser du déferlement sonore de Play - Level 1, d’Andrew Norman, où le tapageur le dispute au tumultueux : lui y voit un débordement d’idées (sur la technologie, le libre arbitre, Internet, le drone guerrier, le jeu vidéo…) quand j’y entends un borborygme sans tête.

Entre An American in Paris et Central Park in the Dark, de deux compositeurs également imbibés de l’atmosphère de la ville tentaculaire aux innombrables taxis jaunes, je préfère de loin la pièce de Charles Ives : dans cet exemple précoce (1906) de collage musical, le compositeur hume la nuit du grand parc new-yorkais, là où nature placide et ville excitée cohabitent comme elles peuvent, partagées entre calme (les cordes, répétitives et hypnotiques) et chaos (les fragments de mélodies populaires, les klaxons) ; dans une esthétique qui allie jazz américain et musique classique européenne (le saxophone, les trompes des taxis, les syncopes, les blue notes), réussie mais à laquelle je n’ai jamais accroché, George Gershwin, né à Brooklyn et travaillant à Tin Pan Alley, le quartier des éditeurs de musique, raconte, en 1928, ses expériences de la vie parisienne : le BNO se donne dans ce poème symphonique coloré et effervescent, enchaînant les sections dans un flux ininterrompu.

Version magistrale de la Tragique à Bozar

par

Ce dimanche 14 avril, l’Orchestre Symphonique de la Monnaie et le Belgian National Orchestra s’unissent le temps d’un concert pour interpréter deux œuvres phares du répertoire : le Concerto pour piano N°23 en la majeur, K. 488 de Mozart ainsi que la Sixième Symphonie dite « Tragique » en la mineur de Gustav Mahler. Cette fois-ci c’est le directeur musical du BNO, Antony Hermus, qui dirige ce concert. Au piano, nous retrouvons le pianiste argentin Nelson Goerner.

Le concert commence avec Concerto pour piano N°23 en la majeur, K. 488 de Mozart. Ce concerto, composé en 1786 et contemporain de son opéra Les Noces de Figaro, est notamment célèbre grâce à son deuxième mouvement. L’introduction orchestrale est quelque peu incertaine avec quelques imprécisions. Néanmoins, l’orchestre corrige cela rapidement en proposant une version juste tout en prêtant une grande attention au soliste. Ce dernier excelle dans les passages solos en faisant preuve de la finesse mozartienne recherchée. Cela donne un côté très élégant dans l’Adagio, surtout avec les magnifiques solos de la clarinette. En revanche, dans les grands tuttis d’orchestre, cette finesse peut être regrettable dans le sens où l’on peut perdre la clarté du son du piano. En effet, dans les moments les plus intenses du concerto, il aurait été appréciable d’avoir plus de profondeur dans le son. Cela dit, Nelson Goerner fait preuve d’une grande musicalité et virtuosité dans ce concerto. Après de chaleureux applaudissements, Goerner nous gratifie d’une délicate version du Nocturne N°20 en do# mineur de Chopin.

Antony Hermus, chef d'orchestre ambitieux avec le Belgian National Orchestra

par

Le chef d’orchestre Antony Hermus est le chef principal du Belgian National Orchestra, notre phalange symphonique nationale. Dès le début de son mandat, le public a remarqué son engagement et la qualité de sa programmation. Rencontre avec un musicien passionné et passionnant pour faire le point et parler de ses projets pour le BNO. Antony Hermus répond aux questions de Thimothée Grandjean.

Antony Hermus, vous êtes le chef principal du Belgian National Orchestra depuis la saison 2022-2023. Nous sommes presque à la moitié de votre mandat. Quel bilan pouvez-vous en tirer jusqu’à présent ?

Dans les faits, je ne suis pas totalement à la moitié de mon mandat. Ce sera plutôt le cas dans un an puisque la première saison que j’ai réalisée était plus en tant que chef principal désigné qu’en tant que directeur musical. Il faut savoir que dans la profession de chef d’orchestre, les contrats pour les concerts sont généralement négociés des mois voire des années à l’avance. Le Belgian National Orchestra m’ayant demandé tardivement d’en prendre la tête, j’avais de nombreux engagements prévus avec d’autres orchestres. Mon planning ne me permettait pas d’assumer pleinement le rôle de directeur musical comme je l’entendais. Je suis un peu de la vieille école à ce niveau parce que j’estime que le rôle d’un chef principal est d’avancer dans une même direction avec l’orchestre. C’est un travail régulier et continu au cours d’un mandat. En dehors de l’aspect musical du chef d’orchestre, il est également important d’être connecté avec l’organisation et la direction, sinon on est simplement premier chef invité. En dehors des répétitions et des concerts, j’assiste par exemple aux auditions de recrutements pour l’orchestre, aux évènements marketing et je participe au planning pour la prochaine saison. Le chef principal et l’orchestre doivent être connectés pour construire quelque chose de beau d’un point de vue artistique.

Cependant, j’ai accepté de prendre ce rôle en disant que la première saison était une saison désignée. J'ai vraiment pu commencer mon travail en tant que chef principal à partir d’août 2023. Voilà pourquoi je ne suis pas exactement à la moitié de mon mandat.

Votre premier concert avec le BNO a eu lieu en 2019. Comment votre collaboration avec cet orchestre s’est-elle développée depuis votre premier concert ensemble ?

La première rencontre entre un orchestre et un chef est toujours importante et effectivement cette première rencontre a eu lieu en 2019. J'ai immédiatement senti que cet orchestre est un orchestre de passion. Les musiciens veulent jouer et sont motivés pour faire des prestations de qualité. Ils veulent répéter et si par exemple, je décide d’arrêter une répétition un peu plus tôt que prévu et que certains passages ne fonctionnent pas encore parfaitement, eh bien ils sont « mécontents ». En effet, ils préfèrent que les « problèmes » soient résolus avant la fin de la répétition. C’est un orchestre qui joue avec énormément de passion et de cœur. De pareils orchestres, je n’en ai pas vu beaucoup dans ma carrière.

Après ce premier concert en 2019, j'ai dirigé l'orchestre une deuxième fois mais dans la période du Covid. C'était un jump-in parce que le chef initialement prévu a dû annuler sa venue. J’ai dû étudier en trois jours la Symphonie n°3 de Schubert ainsi que la Symphonie n°3 de Sibelius et puis il a fallu les diriger lors du concert. C’est après cela que la direction de l'orchestre a demandé à me parler et que les discussions ont commencé. 

Tristan und Isolde à Bozar

par

Le dimanche 3 décembre a marqué une nouvelle étape dans la collaboration entre le chef d’orchestre Antony Hermus et le compositeur Henk de Vlieger. Le chef néerlandais a dirigé le Belgian National Orchestra dans une compilation symphonique de divers extraits de l’opéra Tristan und Isolde de Richard Wagner, réalisée par Henk de Vlieger. Pour l’occasion, le duo d’amour du deuxième acte ainsi que le « Liebestod » d’Isolde ont été ajoutés et ont été interprétés par la soprane Miina-Liisa Värelä (Isolde), la mezzo Barbara Kozelj (Brangane) et le ténor Michael Weinius (Tristan).

Ce fut une prestation convaincante. L’orchestre, bien emmené par la konzertmeister Misako Akama, a tenu le public en haleine du début à la fin du concert. Le chef Antony Hermus maîtrise le répertoire wagnérien et cela se sent dans la gestion de la tension émise par les musiciens. Seul petit bémol, l’orchestre est trop souvent passé au-dessus des solistes dans les moments forte, ce qui a forcé ces derniers à pousser leur voix.

Malgré cela, il faut saluer la puissance et la technique vocale des solistes du jour. Miina-Liisa Värelä, Barbara Kozelj et Michael Weinius ont brillé dans ce répertoire particulièrement compliqué. Le public ne s’y est pas trompé et leur a d’ailleurs réservé de très longs applaudissements.

Anthony Hermus prend la tête du Belgian National Orchestra

par

Affluence et effervescence des grands soirs aux Palais des Beaux-Arts à l’occasion de ce premier concert de la saison de l’Orchestre National sous la baguette de celui qui n’est encore officiellement que le futur directeur musical de l’orchestre (il ne prendra en effet ses fonctions qu’en septembre 2023). Mais même si la présente saison est encore annoncée comme étant de transition, il ne fait pas de doute qu’Antony Hermus -qui dirigera en tout cinq programmes- entend bien dès à présent imprimer son sceau sur la formation bruxelloise.

Après un bref discours inaugural de l’intendant Hans Waege où ce dernier se félicita entre autres de voir enfin l’Orchestre National officiellement lié à la salle Henry Le Boeuf en devenant l’orchestre maison de Bozar ainsi que du prestige accru de l’ensemble qui accomplira cette saison d’importantes tournées en Grande-Bretagne et en Espagne et se produira également à trois reprises à Salzbourg, c’est sur les chapeaux des roues que le chef néerlandais et l’orchestre entamèrent ce concert en proposant au public Pulses of the Earth (2017) du compositeur anversois Wim Henderickx (né en 1962). Longue d’environ dix minutes et version révisée du deuxième mouvement de la Symphonie N° 2 « Aquarius ‘ Dream » de l’auteur, l’oeuvre -dynamique, bruyante, colorée et animée d’une irrésistible pulsion rythmique-  fait montre d’une écriture orchestrale très maîtrisée. C’est à une véritable débauche de couleurs et de rythmes qu’on a droit, sans parler des interventions vocales de l’orchestre qui à certains moments crie « cha-cha-cha » avec beaucoup d’enthousiasme. Le chef, l’orchestre et le compositeur -apparemment ravi- furent chaleureusement applaudis.

Ross Harris rend un hommage symphonique aux souffrances des soldats

par

Ross Harris (°1945) : Symphonie n° 6 ‘Last Letter ‘, pour mezzo-soprano et orchestre ; Face, pour soprano, ténor, baryton, chœur et orchestre. Fiona Campbell, mezzo-soprano ; Allison Bell, soprano ; Henry Choo, ténor ; Joel Amosa, baryton ; Voices New Zealand Chamber Choir ; Auckland Philharmonia Orchestra, direction Giordano Bellincampi (symphonie) et Antony Hermus (Face). 2016 et 2018. Notice en anglais ; textes chantés insérés. 65.03. Naxos 8.573994.