Un certain devoir de mémoire

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La récente publication du troisième volume des Écrits de Vincent d’Indy (édités par Gilles Saint Arroman chez Actes Sud) ramène sous le feu des projecteurs l’appréciation post mortem que l’on porte aujourd’hui à l’attitude de nos grands prédécesseurs. Attitude et grand : j’ai tout résumé. Jeter un regard objectif, dépassionné relèverait-il de l’impossible ? Nous avons connu les grands débats autour des musiciens compromis dans la tourmente nazie et l’Occupation en France, de Cortot à Furtwängler, de Germaine Lubin à Elisabeth Schwarzkopf, de Carl Orff à Richard Strauss et j’en oublie. Le 70e anniversaire de la disparition de Furtwängler a été marqué par un silence étonnant. Seuls les Chinois l’ont commémoré. La même réflexion s’appliquera plus tard à propos des artistes qui se sont rangés derrière les envahisseurs de l’Ukraine. Ce sont les générations suivantes qui feront le tri entre l’ivraie et le bon grain. Notre époque juge, elle tranche, sans trop réfléchir. Dans le feu de la passion, elle se veut libératrice des consciences et va souvent trop loin. Quant à la culture woke, on pourrait en parler longtemps. Que d’absurdités proclamées en son nom. 

Loin de moi l’idée de soutenir l’attitude des individus que je viens d’évoquer. Mais pourrait-on se priver de leur talent ? Im Abendroth de R. Strauss chanté par Schwarzkopf, Chopin sous les doigts de Cortot, Kempff caressant le clavier schubertien, Furtwängler empoignant la Cinquième de Beethoven. C’étaient tous des génies de la musique mais des individus médiocres, voire exécrables. C’est ainsi, et toutes les tentatives consistant à remettre les pendules à l’heure en fonction des paramètres d’appréciation du moment ne font qu’accroître la confusion.

Vincent d’Indy était antisémiste. Il ne s’en cachait pas. Le volume de ses écrits qui vient de paraître regorge de prises de positions officielles. Le collège qui portait son nom dans le douzième arrondissement de Paris ne pouvait conserver son nom. On l’a débaptisé, ce qui peut se comprendre. Ironie du sort, en 1915, Vincent d’Indy avait été à l’origine d’une pétition pour demander au Conseil municipal de Paris de débaptiser la rue Meyerbeer, compositeur qui « encensa en des hymnes dithyrambiques le Guillaume qui devait plus tard se faire couronner empereur à Versailles ». Certains diront que je mélange tout et qu’on ne saurait comparer l’antisémitisme et l’antigermanisme en temps de guerre. Certes, ce n’est que la démarche qui est en cause (ou sa tentative). La rue Meyerbeer existe toujours, derrière le Palais Garnier. 

Si ce sont les hommes que l’on sanctionne, j’adhère totalement. Mais où est la frontière entre l’homme et l’artiste ? Vincent d’Indy, le musicien, a été une figure essentielle de la musique française. Fondateur et directeur de la Schola Cantorum à Paris, éminent professeur, musicologue dont les analyses sont des pages de référence, critique, chroniqueur, chef d’orchestre au rôle déterminant dans la renaissance du répertoire ancien, à commencer par Palestrina, Lassus ou Monteverdi, alors totalement oubliés, et bien sûr le compositeur. Sa musique mériterait mieux que ce demi oubli dans lequel elle somnole et que ces polémiques continuent à entretenir. Seule la Symphonie sur un chant montagnard français a traversé les époques, cahin-caha. Mais Istar, cette œuvre pour orchestre génialement structurée : a-t-on jamais pensé à écrire un cycle de variations dont le thème n’apparaît qu’à la fin ? Et son chef-d’œuvre absolu, un poème symphonique intitulé Souvenirs, l’une des rares pages de Vincent d’Indy où il se lâche. Oublié ce masque un peu rigide, pudique, bien élevé, cette image d’une musique trop bien tournée. 

D’Indy n’était pas un moderniste et, au fil des pages, on constate son aversion pour la musique nouvelle avec laquelle il règle des comptes en quelques coups d’une plume bien acérée : la musique de Schoenberg « rentre dans la catégorie du bruit », Varèse « n’a jamais trouvé une idée musicale de sa vie ». La musique allemande de son temps devient un punching-ball : « les indigestes contrepoints d’Anton Brückner (sic) », les terribles symphonies de Mahler, dont la vulgarité sévit pendant trois heures d’horloge ». Mais c’était un fervent wagnérien, qui avait pris fait et cause pour le retour de sa musique dans les programmes de concert français après la fin de la guerre. 

L’homme n’a pas hésité à monter au créneau dans le débat public. La façon dont il dénonce l’auto-augmentation du traitement des parlementaires en 1926 ressemble étrangement à ce que nous vivons un siècle plus tard. On le voit aussi s’engager en faveur de la renaissance d’une nation polonaise en 1919. Ou prendre parti contre l’instauration d’une taxe municipale sur les pianos, les caisses de la Ville de Paris étant désespérément vide (rien de changé !).

Le devoir de mémoire est fondamental. Mais en son nom, doit-on reléguer aux enfers une part essentielle de notre héritage artistique. « Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres » (Tocqueville).

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