Un Monteverdi sous une bonne étoile !

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« Sfogava con le stelle ».  Claudio MONTEVERDI (1567-1643): Madrigaux: Sfogava con le stelle un infermo d’amore SV 78; Al lume delle stelle SV 138; Cor moi mentre vi miro SV 77; O come sei gentile; Si, ch’io vorrei morire SV 89; Lamento della ninfa SV 163; Interrotte speranze SV 132; Se i languidi miei sguardi SV 141; Io mi son giovinetta SV 86; Magnificat primo tuono a quattro voci in genere da capella SV 282 Alessandro PICCININI (1566-1638): Toccata VI – Vincenzo BONIZZI (15?-1630): Jouissance vous donneray. La Main Harmonique, dir. Frédéric Bétous. 2018-54’10"-Textes de présentation en français et anglais-Textes chantés en italien, traduits en français et anglais-Ligia Lidi0202336-18

La pochette – un détail du Printemps de Botticelli – est aguichante. Une nymphe à la chevelure opulente nous y fait de l’œil. Elle annonce sans l’ombre d’un doute cette « jeune fille qui rit et chante à la nouvelle saison », dont nous parle l’un des poètes de prédilection de Monteverdi, Giovanni Battista Guarini, dans Io mi son giovinetta. Mais qu’on ne s’y trompe pas: son sourire, encore timide, dissimule avec peine les larmes causées par un chagrin de cœur. Car c’est la maladie d’amour qui trouve à s’exprimer dans la plupart des madrigaux figurant sur ce disque. Frédéric Bétous et son ensemble La Main Harmonique en ont puisé neuf dans les huit recueils que l’on doit à Monteverdi. Tous sont issus des Livres IV, VII et VIII.

Si le Premier livre de madrigaux à 5 voix de Monteverdi, publié en 1587, portait déjà la marque d’un style entièrement personnel, les madrigaux du Quatrième livre, également à 5 voix (1603), innovent davantage encore en proposant pour la première fois aux interprètes l’accompagnement d’une basse continue. Mais c’est dans le Cinquième livre, publié en 1605 (deux ans avant l’Orfeo) que se précise l’esthétique de la « seconde pratique », fondement de la nuove musiche telle que la conçoit le musicien à la solde du duc de Mantoue. Les Livres IV et V épuisent toutes les possibilités expressives du madrigal polyphonique. Le discours y est caractérisé par des contrastes saillants dans l’activité des 5 voix égales. La musique se met au service de la parole, l’expression se libère de toute contrainte formelle, l’écriture acquiert une souplesse sans précédent. Dans son Septième Livre (1609), capital, Monteverdi renonce à la stricte écriture madrigalesque au profit de la monodie accompagnée, dont la remarquable Lettera amorosa a voce sola constitue le paradigme. Apothéose du genre « représentatif », le Huitième livre de madrigaux guerriers et amoureux (1638) voit chant et drame s’enchevêtrer en une synthèse parfaite: polyphonie, déclamation lyrique, recitar cantando et style concertant se fondent dans une suite de pages superbes qui annoncent le Couronnement de Poppée.

C’est donc un joli florilège de madrigaux à 1, 2, 4 et 5 voix, à la charnière de la Renaissance et du Baroque, les uns a cappella, les autres soutenus par le continuo (théorbe et/ou viole de gambe), que nous offrent ici La Main Harmonique et son directeur artistique. Le charme opère de bout en bout, du Livre IV – dont provient le ravissant Sfogava con le stelle un infermo d’amore qui donne son titre au disque – au Livre VIII – dont sont tirés le célèbre Lamento della ninfa et la non moins fameuse Lettera amorosa a voce sola (Se i languidi miei sguardi), dont les paroles valent bien la musique. S’ajoutent à ce beau programme madrigalesque le Magnificat primo tuono a quattro voci in genere da capella SV 282, tiré des Selva morale e spirituale (recueil de 40 œuvres sacrées publié plus de deux ans après le Huitième livre de madrigaux), ainsi que deux pièces instrumentales – une toccata pour théorbe de Piccinini et une diminution de Bonizzi.

La Main Harmonique avait déjà consacré deux disques aux chefs d’œuvre polyphoniques de la Renaissance européenne: le premier mettait à l’honneur le madrigal vénitien du milieu du XVIe siècle (Adrian Willaert et Cipriano de Rore, Ligia 2013); le second se penchait sur le Second Livre des Sacrae Cantiones à 6 et 7 voix de Carlo Gesualdo (Ligia 2015). Poursuivant sur sa lancée, il livre ici dans un écrin un Monteverdi tout en nuances. Ses intentions sont claires: « se préserver du risque, que l’on rencontre parfois, de chanter trop fort, ou avec une technique anachronique tenant plus de celle du chant d’opéra qui se développera tout au long du XVIIe siècle. » De l’auteur des Vespro della Beata Vergine, Frédéric Bétous et ses sbires refusent toute caricature. Miroir profond des passions humaines, Monteverdi est avant tout un artiste sensible. « Ariane, disait-il, m’émouvait parce que c’était une femme, et Orphée m’incitait à pleurer parce que c’était un homme ». Par voie de conséquence, c’est un vent printanier qui souffle sur cet enregistrement; point de tempêtes (le retour d’Ulysse dans sa patrie, ce sera pour plus tard), mais une brise qui, portant encore en elle le souvenir d’un hiver désolant, ne manque pas de piquant ! Quelques bourrasques, aussi, font sursauter le chœur pour évoquer fidèlement les épanchements des cœurs. Aux engelures des âmes répond la fraîcheur des voix qui, parées de couleurs, promettent à la bergère éplorée des lendemains meilleurs. La fluidité du discours musical, au sein duquel registres aigus et graves occupent la même importance, le relief des textes poétiques, servis par une diction en dentelle, mettra du baume au cœur de ceux qui – bien mal leur en prendrait ! – auraient appelé de leurs vœux une plus grande théâtralité. Car, si les interprètes proscrivent à bon escient toute emphase larmoyante et tout décor en stuc, on prêtera l’oreille au Lamento della Nina, à la Lettera amorosa, ou encore à Interrotte speranze, touchant duo de ténor et basse, pour prendre la mesure de leur généreuse palette expressive.

Printemps oblige, un chant d’oiseau s’invite discrètement sur quelques plages du disque. Il suffira aux esprits grognons, partisans des salles anéchoïques, de lire les textes émaillant ce bel enregistrement pour savoir que, ce volatile, poète et compositeur l’avaient eux-mêmes invité.

Son 9 – Livret 7 – Répertoire 10 – Interprétation 10

 

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